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Mourir à la guerre - Commémorer

Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, «monument aux morts», 14 février 1922. AMV, 1D 275

Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, "monument aux morts", 14 février 1922. AMV, 1D 275

Monument aux morts de la guerre 1914-1918 : projet, photographie. AMV, 1M130
Projet de monument de J. Chorel


L’histoire de l’édification du monument aux morts de Villeurbanne est intéressante et relativement originale.
La plupart des communes de France ont érigé après la Grande Guerre un monument à la mémoire des enfants de la commune, morts pendant le conflit. Il faut savoir que l’idée d’élever des monuments aux morts est antérieure à la Grande Guerre. La guerre de 1870-1871 a donné lieu à l’édification de monuments, la plupart du temps cantonaux ou départementaux. La généralisation des monuments pour la guerre de 1914-1918 est liée au traumatisme qu’a été cette guerre, au nombre de morts mobilisés et au choc psychologique qu’elle a causé dans la nation entière. Leur édification associe les citoyens, la municipalité et l’État. La loi du 25 octobre 1919 sur « la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » octroie une subvention de l’État aux communes « en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ». Il n’y a pas d’obligation légale à la construction d’un monument aux morts, mais seulement une reconnaissance officielle avec une incitation financière. Mais pour toucher la subvention, les municipalités doivent en faire la demande à la préfecture, ce qui empêche le développement d’initiatives privées isolées, venant en particulier d’associations d’anciens combattants. En général, comme dans le cas de Villeurbanne, on retrouve trois modes de financement : la commune, les subventions publiques et un comité, créé par des anciens combattants et industriels villeurbannais, qui lance une souscription auprès de la population. Dans le cas de Villeurbanne, la décision de construction est tardive puisqu’elle n’est prise que le 17 janvier 1922 lors d’une séance du conseil municipal, conseil qui vote une subvention de 20 000 francs, confirmée le 14 février. La construction des monuments est rapide dans les villages et la plupart d’entre eux sont inaugurés avant 1922. Dans les villes, le consensus est plus difficile à trouver, les intérêts sont divergents et les conflits nombreux. Il n’est pas rare de voir des inaugurations se faire au début des années trente. À Villeurbanne, l’initiative avait été prise par un groupe d’anciens combattants composé de notables (des industriels) opposants à la municipalité socialiste du Docteur Grandclément. Rapidement, le maire prend le contrôle des opérations et impose le choix, le modèle et le lieu d’érection après consultation du comité. Lors de la séance du 14 février 1922, un compromis est trouvé avec le groupe d’anciens combattants qui sont représentés dans le Comité. L’artiste qui va proposer un projet est engagé par contrat par la municipalité. Dans toute la France, un certain nombre de sculpteurs sont fortement sollicités et se spécialisent dans la conception et la livraison de sculptures pour les monuments aux morts.

Pour comprendre la signification du monument, il faut se référer à la typologie des monuments aux morts proposés par Antoine Prost à partir de l’examen de trois données : le lieu d’érection (place de la mairie, de l’église ou cimetière), les caractéristiques de la statuaire, et les inscriptions. Le monument aux morts de Villeurbanne est un monument de type funéraire. Le lieu d’édification choisi, après bien des débats entre la municipalité et le Comité, est le cimetière et non pas la place de la Mairie ou une grande place publique. Le choix du cimetière n’est pas sans intérêt. Il s’agit de rendre hommage aux soldats morts pendant la guerre sans volonté d’exaltation de la République, de la Patrie ou de l’Armée. Les soldats sont des morts comme tous ceux qui sont enterrés au cimetière. Tous n’ont pas leur tombe dans leur commune, un monument commun avec leur nom inscrit sur celui-ci permet de commémorer leur souvenir et constitue un lieu de recueillement pour leur famille. Dans la délibération du conseil municipal du 17 janvier 1922, il est dit : « Érection d’un monument simple, représentant la Douleur et sur lequel ne seront inscrites, en dehors du nom des soldats morts, que des inscriptions contre la guerre. » Nous avons ici la mention des autres caractéristiques des monuments : la statuaire et les inscriptions. Pour la statuaire, il s’agit d’y faire figurer une figure allégorique : celle d’une femme représentant la Douleur. Point de République, de Victoire, mais un sentiment, la Douleur, celle causée par la mort de ces hommes jeunes fauchés par la guerre. Il s’agit d’une femme qui sera présentée avec un voile sur la tête. Le sculpteur propose dans le projet qu’il fait, l’adjonction au pied du socle d’une famille éplorée : père, mère et enfant. Alors que le premier projet de la municipalité socialiste était l’édification d’un monument franchement pacifiste qui devait comprendre, en plus des noms des soldats morts, « des inscriptions contre la guerre », le monument ne propose qu’une inscription très neutre : « Villeurbanne à ses morts, 1914-1918 ». On ne relève aucune inscription du type « la commune de Villeurbanne, à ses enfants morts pour la France » ou « Gloire à nos héros ». Pour Antoine Prost, la neutralité des formules du type de celle choisie à Villeurbanne, par l’absence de référence à la France ou à la patrie, laisse penser à une condamnation de la guerre. Si l’on met en lien l’intention pacifiste de la municipalité en janvier 1922 et l’inscription finalement choisie, le monument aux morts de Villeurbanne peut être classé dans la catégorie des monuments funéraires pacifistes.

 Voir à ce propos l’article de Prost (Antoine), « Les monuments aux morts » dans Les lieux de mémoires, sous la direction de Pierre Nora, Tome 1, Éd. Quarto Gallimard, p.199-223.

Les soldats morts et identifiés ont été inhumés dans des cimetières miliaires proches des lignes de tranchées dans lesquelles ils ont perdu la vie. Les départements de la Somme, du Pas de Calais, de l’Est de la France comptent ainsi beaucoup de cimetières organisés par nationalités (cimetières français, britanniques, canadiens, mais aussi allemands). Les familles qui le désiraient ont eu la possibilité de rapatrier les corps dans leur village, mais beaucoup n’ont pu le faire.

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