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Découverte

 

Le temps des guerres - Témoignages de Villeurbannais.

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La déclaration de guerre, témoignage d'Anna Doussot. Extrait de "Quand les Villeurbannais racontent leur ville" n°11 : "1934-1994 - Les Gratte-ciel ont soixante ans", mai 1994. 1/2

 

Ce témoignage sert de fil conducteur aux pistes pédagogiques autour de la Première Guerre mondiale.

Anna Doussot est âgée lorsqu’elle rassemble ses souvenirs sur la première guerre mondiale. Elle dit avoir 5 ans en 1914 au moment où la guerre est déclarée et donc 8 ans lorsqu’elle s’achève. Les souvenirs personnels qu’elle peut avoir conservés de l’évènement ne peuvent qu’être fugaces et limités. Elle rapporte aussi ce qu’on lui a raconté dans sa famille sur l’événement. Ce témoignage nous renseigne aussi sur les conséquences de la guerre dans une famille villeurbannaise. Une réflexion peut s’engager avec les élèves sur le thème des récits de mémoire et de leur nature avec les limites de ce type de source.

D’abord, contrairement à une légende liée à la diffusion de documents de propagande dont on peut trouver des reproductions dans quelques manuels d’histoire un peu anciens, les Français ne sont pas partis « la fleur au fusil » pour défendre la « Patrie » contre les « Boches qui nous avaient pris l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1870 ».

Effectivement, dans cette France paysanne, l’annonce de la déclaration de guerre et de la mobilisation générale, au début du mois d’août 1914, ne suscite que résignation et tristesse.

Le 1er août 1914, à 16 heures, dans tous les villages  de France, les cloches sonnent le tocsin, prévenant de la mobilisation. Quitter la ferme au moment où va commencer la moisson, même si on pense que la guerre ne va pas durer, ne va pas de soi. Les femmes et les hommes les plus âgés, ou les non valides, comme le père d’Anna, vont devoir assurer les travaux des champs et de façon générale, faire tourner l’économie du pays.

Cependant, peu d’hommes se dérobent et la plupart accomplissent leur devoir de soldats. La pression sociale est très forte et ne pas être mobilisé est suspect : les « planqués » sont facilement dénoncés. Ce que décrit Anna sur la façon dont son père, non mobilisé pour raison de santé, a vécu la guerre est intéressant à noter.

Pendant toute la durée de la guerre, 8 millions d’hommes, âgés de 21 à 50 ans ont été mobilisés dans toute la France, auxquels il faut ajouter les troupes coloniales.

Les exemptés sont rares : ouvriers travaillant dans le secteur de l’armement, policiers, fonctionnaires indispensables pour la défense passive. Ainsi, la France rurale paie un tribut beaucoup plus fort que la France des villes surtout en chiffres absolus. L’histoire de la famille d’Anna peut permettre de faire comprendre à des élèves de cycle 3 combien cette guerre a été meurtrière et a réduit les familles : trois frères du côté de sa mère dont un des suites de guerre, un du côté de son père revenu invalide. Les noms inscrits sur les monuments aux morts permettent d’aller plus loin et de comprendre l’importance de cette saignée démographique qui déséquilibre dans l’entre-deux-guerres, les pyramides des âges française et européenne.

Le choc démographique, social et psychologique qu’a été cette guerre pour la France est bien visible dans ce texte.

Ce témoignage, en dehors du contexte de la guerre proprement dite, peut aussi permettre de montrer aux élèves les liens qu’entretient, au début du xxe siècle, la population villeurbannaise avec le monde rural. La petite Anna peut effectuer un séjour chez ses grands-parents qui vivent à la campagne. Ce qui signifie que les parents d’Anna sont la première génération d’urbains dans leurs familles. Ils ont dû quitter le village pour venir à la ville chercher du travail.

La fin du témoignage d’Anna Doussot ainsi que les documents extraits des délibérations du conseil municipal de Villeurbanne permettent de revisiter l’enseignement de la première guerre mondiale au cycle 3. Traditionnellement, l’essentiel de ce qui est enseigné sur la guerre de 1914-1918 concerne les opérations militaires, la vie des soldats dans les tranchées. Pour la vie à l’arrière, on insiste sur la mise au travail des femmes rendue indispensable par le départ des hommes au front.

Dans le cas de Villeurbanne, on voit que son premier magistrat, le Docteur Grandclément lui-même est mobilisé et son absence oblige à une réorganisation du conseil municipal. L’exemple est significatif.

En revanche, on enseigne peu les restrictions et les difficultés à vivre et à trouver des produits de première nécessité aussi bien pour se nourrir que pour se vêtir.

Cet aspect est plutôt pris en compte pour l’enseignement de la seconde guerre mondiale. Les privations sont alors liées aux conséquences de l’armistice de juin 1940 qui prévoit de payer des indemnités à l’Allemagne. L’occupation de la France du Nord d’abord puis de tout le territoire national permet alors à l’Allemagne nazie de piller la production industrielle et agricole française. On en est venu à oublier qu’en 1914-1918, les populations, en particulier celles des villes, manquent aussi de produits de première nécessité. Les raisons n’en sont pas les mêmes : la mobilisation générale des hommes pendant 4 ans a désorganisé toute la production nationale : les bras manquent, la production baisse et les prix augmentent. L’État doit payer l’effort de guerre. La priorité est donc à la production d’armements qui est subventionnée par l’usage de la planche à billets (émission de monnaie papier sans équivalent en or dans les caisses de la Banque de France). Le franc or perd de sa valeur, l’inflation se développe donc.

Tout cela explique les remarques d’Anna Doussot sur la pénurie et les difficultés à vivre pendant la première guerre mondiale. Elle insiste sur le manque de produits qui ont marqué son enfance : chaussures, tabliers d’écolière, pain, combustibles pour se chauffer. Elle a dû se rendre à l’école avec des galoches en mauvais état, un tablier rapiécé. Il devait faire froid dans le logement occupé par la famille.

Les comptes-rendus des séances du conseil municipal de Villeurbanne pendant toute la durée de la guerre font état de ces difficultés et de distribution de bons de ravitaillement ou de distribution de produits de première nécessité telles les galoches d’Anna Doussot. La municipalité a même été obligée d’organiser des soupes populaires.