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Les 228 de Villeurbanne – Quitter Villeurbanne

Avant de lire cet article, il est recommandé de consulter la notice “Les 228 de Villeurbanne : portrait de groupe”, qui présente la recherche collective dont il est issu.

Naître à Villeurbanne ne signifie pas forcément y vivre, et encore moins y mourir. C’est le cas pour les 50 Villeurbannais issus d’une cohorte de 228 individus qui ont franchi les frontières du Rhône. Leurs trajectoires, diverses, les amènent aussi loin que Paris, Marseille, Lisbonne et Tunis. Quels sont les choix, décisions et facteurs à l’origine de ces départs au courant du XXe siècle ? 

Lucie De Sousa Cardoso, photo prise à Amarante, Portugal, 1915. Source : Wikimedia Commons.
Figure 1 : répartition des catégories socio-professionnelles représentées lors des mobilités.
Figure 2 : départements d'arrivée des 50 Villeurbannais.
Figure 3 : répartition des mobilités selon leur motivation.

Auteur(s) : Marie Evrard, Andrea Iorga, Ninon Lasserre, Azenor Le Henanff, Eleanor Sturmy, étudiantes en Histoire, Ecole normale supérieure de Lyon.

Anatomie des migrants

 

Si les migrations de la fin du XIXe à la seconde moitié du XXe siècle ont longtemps été envisagées sous le prisme de l’exode rural, l’exemple des Villeurbannais offre une autre perspective. Sur l’échantillon de 228 d’entre eux, 50 ont quitté la ville pour volontairement s’établir hors du département du Rhône (soit 22%). 

Se remarque d’emblée une très légère différenciation genrée : 29 femmes quittent le département, pour 21 hommes. Le profil socio-professionnel est quant à lui plus varié, malgré une prééminence des travailleurs manuels et cadres supérieurs (figure 1).

 

Il est moins aisé de déterminer précisément l’âge au premier départ en raison du manque de sources. Il apparaît toutefois que les individus ayant entre 20 et 40 ans sont les plus à même de quitter Villeurbanne (environ 60%)[1].

 

Quitter Villeurbanne, c’est choisir le départ vers un ailleurs, mais lequel ? Une analyse des destinations met en avant deux cas de figure : aux 19 cas de migrations de moyenne portée vers un département limitrophe du Rhône (Saône-et-Loire, Isère, Loire et Ain) s’ajoutent, plus nombreux, 34 départs plus lointains[2]. La distance ne semble donc pas être un frein, et les déplacements de plus longue distance sont probablement facilités par le développement des transports en France, à l’image du plan Freycinet de 1879 qui étend considérablement le réseau de chemins de fer[3]

 

Deux départements non-limitrophes du Rhône sont particulièrement représentés, il s’agit de la Seine avec 10 cas et des Bouches-du-Rhône avec 6 cas, des trajectoires orientées par l’attraction des deux grandes villes, Paris et Marseille. Se révèle également l’attractivité de la moitié Est de la France, vraisemblablement liée à la présence de bastions industriels, mais aussi à une certaine proximité régionale (figure 2[4]). 

 

Parmi les 50, certains se déplacent aussi en dehors de la France métropolitaine (1 cas en Tunisie, 1 au Portugal et 3 aux États-Unis). Si le nombre de départs vers les États-Unis peut paraître élevé pour cet échantillon, cela n’est toutefois pas étonnant au vu du contexte migratoire global[5] puisqu’il s’agit de la période de la plus forte émigration européenne de l’autre côté de l’Atlantique. 

 

Comment expliquer le départ ? 

 

Les « grands moments de la vie : naissances, mariages, décès »[6] mais aussi les registres matricules et actes de recensement produisent des sources qui permettent de mesurer la mobilité des Villeurbannais concernés. Mais comment déterminer les causes du départ ? Le choix de quitter Villeurbanne trouve des explications diverses : le mariage (19 cas), les opportunités professionnelles (14 cas), la recherche d’un rapprochement avec les membres d’une même famille (16 cas) ou encore la retraite (1 cas) sont autant d’événements qui peuvent motiver le départ (figure 3).

 

Selon les cas, le départ constitue plus ou moins une rupture : pour certains, cela implique d’abandonner une position établie quand pour d’autres il n’y a pas grand-chose à laisser derrière soi, du fait de l’absence d’attaches (familiales, professionnelles, amicales). À travers les parcours distincts de quatre Villeurbannais, il est possible de retracer les arcanes plus complexes de ces mobilités.

 

Partir pour retrouver sa famille

 

La présence d’un noyau familial constitué et stable sur le lieu d’arrivée peut déclencher ou faciliter le départ. Jeanne Brissot illustre ce phénomène. Née en 1889 à Villeurbanne, elle s’est mariée en 1911 dans cette même commune avec Antonin Chevalier. Elle quitte ensuite sa ville de naissance pour rejoindre Charlieu (Loire) dont est originaire son mari. Le recensement de 1921 indique qu’elle travaille dans l’entreprise de charcuterie tenue par sa belle-famille comme charcutière, tout comme Antonin. En 1931, son mari est devenu patron tandis que Jeanne ne travaille plus. 

 

À l’inverse de Jeanne Brissot qui illustre un rapprochement avec la famille de son époux, le cas de Marie Coing met en évidence un départ inscrit dans une situation de rupture. Marie Coing, née en 1891 à Villeurbanne, a une sœur, Philomène, née en 1887 dans la même commune, et un frère, Étienne, né à Lyon en 1897. En 1918, Philomène épouse Marius Combet à Lyon, le registre matricule de ce dernier indiquant qu’il réside à Colombes (Seine) en 1919. Le recensement de 1921 montre que toute la fratrie s’est établie dans la Seine, regroupée autour de Philomène : Marie et Étienne ne sont pas seulement partis vivre à Colombes, ils résident chez leur sœur et leur beau-frère. Étienne, devenu jardinier, a en outre Marius pour patron. L’aînée de la fratrie Coing fait ainsi figure de « pionnière »[7]. Elle a ouvert la voie à la mobilité de Marie et d’Étienne, qui ont ensuite construit une vie nouvelle. Marie a vraisemblablement rencontré son mari après avoir rejoint sa sœur, puisqu’elle épouse Victor Giardo, natif de Saint-Denis (Seine), en 1921. En quittant Villeurbanne, la fratrie semble saisir l’opportunité de construire une nouvelle vie hors du Rhône, département où ils n’ont manifestement plus d’attaches, leurs parents étant décédés depuis plusieurs années déjà. 

 

Partir pour faire carrière

 

Parmi les 50 Villeurbannais, certains ont été amenés à partir pour des raisons professionnelles. Xavier Vernay est né en 1889 à Villeurbanne et se marie à Saint-Étienne en 1920. Employé de commerce, le recensement de 1921 indique qu’il travaille pour Descours, entreprise liée au secteur du bâtiment et de l’industrie. Au début du XXe siècle, Descours est un groupe qui possède des antennes dans plusieurs villes de France, dont Lyon et Saint-Étienne[8]. Il est probable que Xavier Vernay ait pu travailler pour Descours à Lyon dans un premier temps, avant de poursuivre sa carrière à Saint-Étienne où il rencontre ensuite sa femme, celle-ci étant Stéphanoise de naissance. 

 

La motivation professionnelle ne se limite pas aux hommes. Née en 1885, Claudia Quenet réside à Villeurbanne au moins jusqu’en 1896, après quoi peu de traces de sa vie ont été retrouvées, hormis son acte de décès en 1964 qui indique qu’elle était religieuse à l’Hôpital Renée Sabran à Gien-Hyères (Var), un hôpital pour enfants ouvert en 1875 par les Hospices Civils de Lyon. Le départ pour le Var a de bonnes chances de relever directement de son travail de sœur hospitalière. 

 

Des mobilités accompagnant de nouvelles pratiques : le départ à la retraite

 

Thérèse Chappuis est née à Villeurbanne et a vécu une très longue partie de sa vie à Lyon. Elle s’y marie en 1919 et y réside probablement encore en 1963, à la mort de son époux. Pourtant, elle-même décède en 1983 à Hauteville-Lompnes dans le département de l’Ain. Peu d’informations sont disponibles pour cette mobilité survenue dans les deux dernières décennies de sa vie, et nous n’avons pas recueilli son acte de décès. Cependant, cette commune abrite le château d’Angeville, un centre de soin de la Croix Rouge où des tuberculeux lyonnais sont soignés depuis la fin du XIXe siècle[9]. Devenu sanatorium avec la Première Guerre mondiale, l’établissement diversifie son offre de soins à partir des années 1950 : il devient un hôpital et s’ouvre à l’accueil des personnes âgées – aujourd’hui, c’est un EHPAD. L’hypothèse que Thérèse Chappuis s’y soit rendue en fin de vie est alors pertinente, dans un contexte où le séjour en maison de retraite est de plus en plus courant[10]. Le changement de département ne paraît pas hors de propos, puisque le sanatorium d’Hauteville était initialement relié à la ville de Lyon. 

 

Un destin singulier : Lucie Pecetto et la Bohème avant-gardiste

 

Lucie Pecetto (photographie) a eu un parcours digne de l’écriture d’un scénario de film. Née à Villeurbanne en 1890, elle est l’enfant naturelle de parents italiens originaires de Turin qui ont émigré vers l’agglomération lyonnaise à une date inconnue, et est inscrite comme « sujet italien » elle-même. Sa mère est tisseuse et son père teinturier, deux corps de métiers du textile lyonnais qui sont particulièrement présents à Villeurbanne, banlieue industrielle et ouvrière de Lyon. En 1905, nous savons que Lucie est à Paris puisque c’est là que sa mère la reconnaît à l’état-civil. Ensemble, elles résident probablement au 96 boulevard Montparnasse où sa mère est crémière. Plusieurs indices suggèrent que sa mère est la tenancière de l’établissement, et que c’est là que Lucie rencontre Amadeo de Souza-Cardoso[11] en 1908. Caricaturiste et peintre portugais arrivé à Paris en 1906, Amadeo est proche de Modigliani et plus généralement de l’avant-garde parisienne, laquelle fréquente régulièrement le type de petit restaurant populaire tenu par la mère de Lucie. En 1911, Amadeo participe au XXVIIe Salon des Indépendants qui marque un tournant dans sa carrière, et il expose dès lors dans plusieurs pays d’Europe et aux États-Unis. Ensemble, ils effectuent plusieurs voyages à Bruxelles pour l’Exposition universelle de 1910, à Pont-l’Abbé en Bretagne, en passant par Barcelone en 1914. Le début de la guerre les y surprend, et ils continuent vers le Portugal où ils se marient le 29 septembre. Amadeo décède de la grippe espagnole en 1918, entraînant le retour de Lucie en France. Elle vit un temps à Marseille où elle est déclarée comme « correspondant de journal » en 1931, et retourne finalement à Paris, où elle exerce le métier de journaliste lorsque le recensement de 1936 l’enregistre dans l’immeuble de Montparnasse où résident les autrices états-uniennes Gertrude Stein et Alice Toklas – Amadeo aurait été le voisin de Stein en 1901. Lucie Pecetto fait partie d’une génération de femmes qui s’émancipe dans les années 1920 et 1930 par un travail valorisé. Elle développe sa carrière tout en jouant un rôle important dans la conservation des œuvres de son mari. Elle meurt finalement à Paris le 23 mars 1989. 

 

Les parcours des 50 Villeurbannais offrent un tableau varié et complexe de leurs mobilités, révélant les motivations qui les ont encouragés à partir. Qu’il s’agisse de saisir des opportunités professionnelles, d’une volonté de se rapprocher d’un cercle plus intime ou bien de suivre des destinées plus romanesques, le choix du départ met en avant la singularité de chaque trajectoire. Cependant, tous les Villeurbannais ne quittent pas le Rhône : 78% des membres de notre cohorte y restent toute leur vie. Au contraire, le développement de l’agglomération lyonnaise et son industrialisation croissante attirent bon nombre de personnes, d’origine italienne, rurale, ou ouvrière notamment. Lyon et Villeurbanne sont donc tant destination que point de passage.

 


Notes

[1] Source : base de données « Villeurbanne-cohorte » (hébergée) sur Heurist, consultée le 11 mai 2024.

[2] La distinction entre département limitrophe et non limitrophe permettant de classifier les migrations de courte ou de longue distance est directement reprise de Paul-André Rosental (ROSENTAL Paul-André, Les sentiers invisibles, Espace, familles et migrations dans la France du 19e siècle, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1999). Lorsqu’on ajoute les départs pour un département limitrophe à ceux pour un département non-limitrophe, on arrive à un résultat de 53 individus et non 50. Cela s’explique par le fait que, pour certains individus, le départ n’est pas définitif. Or, nous nous sommes appuyées sur tous les départs possibles. 

[3] BALDASSERONI Louis, FAUGIER Étienne, PELGRIMS Claire, « Années 1820-1930 : éclosion des réseaux », dans : Louis Baldasseroni éd., Histoire des transports et des mobilités en France. XIXe-XXIe siècle. Paris, Armand Colin, 2022, p.30.

[4] Le fonds de carte figure les départements actuels. Le département de la Seine n’y figure pas : c’est sa suppression en 1968 qui donne naissance à quatre départements dont celui de Paris qui a reçu « nos » mobilités.

[5] FOUCRIER Annick, « Les immigrants français aux États-Unis (1870-1914) », Études canadiennes, n°86, vol.2, 2019, p.3.

[6] BOURDIEU Jérôme, ROSENTAL Paul-André, POSTEL-VINAY Gilles, SUWA-EISENMANN Akiko, « Migrations et transmissions inter-générationnelles dans la France du XIXe et du début du XXe siècle. », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, n°4, 2000, p.752. https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_2000_num_55_4_279879

[7] Nous reprenons le terme de « pionnier » théorisée par Paul-André Rosental. En reprenant la notion de « premier migrant » de Törsten Hägerstrand, P.-A Rosental développe le cas d’un individu qu’il qualifie de « pionnier », dans la mesure où il est celui qui « a fait monter son frère et sa sœur dans la capitale, les liens familiaux venant en quelque sorte « démultiplier » la migration originelle. » (ROSENTAL Paul-André, Les sentiers invisibles, p.107).

[8] À ce sujet, voir le site web de l’entreprise dans l’onglet « Notre Histoire » :  https://www.descours-cabaud.com/notre-histoire/

[10] MAREC Yannick, RÉGUER Daniel, De l’hospice au domicile collectif. La vieillesse et ses prises en charge de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013.

[11] Sur Amadeo de Souza Cardoso et Lucie, voir la présentation faite par le Grand Palais en 2016 : « Découvrez qui est Amadeo de Souza-Cardoso ? », https://www.grandpalais.fr/fr/article/decouvre-qui-est-amadeo-de-souza-cardoso, ainsi que Ana Rita Penad Rodrigues, Amadeu de Sousa-Cardoso no contexto da modernidade europeia : contributo para o conhecimento das suas conceções estéticas e plásticas, thèse de doctorat, Université d’Evora, 2019 et Ana Margarida Cruz da Silva, History, materials and techniques of an artist’s book: La Légende de Saint Julien l’Hospitalier by Amadeo de Souza-Cardoso, thèse de doctorat, Universidade Nova de Lisboa, 2017.


Bibliographie

BALDASSERONI (Louis), FAUGIER (Étienne), PELGRIMS (Claire), « Chapitre 1. Années 1820-1930 : éclosion des réseaux », dans : Louis Baldasseroni éd., Histoire des transports et des mobilités en France. XIXe-XXIe siècle. Paris, Armand Colin, coll. « Collection U », 2022.

BOURDIEU (Jérôme), ROSENTAL (Paul-André), POSTEL-VINAY (Gilles), SUWA-EISENMANN (Akiko), « Migrations et transmissions inter-générationnelles dans la France du XIXe et du début du XXe siècle. », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, n°4, 2000, p. 749-789.

FOUCRIER (Annick), « Les immigrants français aux États-Unis (1870-1914) », Études canadiennes, n°86, vol.2, 2019.

MAREC (Yannick), RÉGUER (Daniel), De l’hospice au domicile collectif. La vieillesse et ses prises en charge de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Mont-Saint-Aignan Presses universitaires de Rouen et du Havre, Collection « Histoire et Patrimoines », 2013.

PINOL (Jean-Luc), Les mobilités de la grande ville, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1991.

ROSENTAL (Paul-André), Les sentiers invisibles, Espace, familles et migrations dans la France du 19e siècle, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1999.

 

Sitographie

 

Patrimoine(s) de l’Ain : https://patrimoines.ain.fr/n/sanatoriums-d-hauteville/n:379 

Grand Palais « Découvre qui est Amadeo de Souza Cardoso » :  https://www.grandpalais.fr/fr/article/decouvre-qui-est-amadeo-de-souza-cardoso  

 

 

 

 


Sources

Archives départementales de l’Ain, de l'Allier, des Alpes-Maritimes, de l’Ardèche, de l’Aube, des Bouches-du-Rhône, de la Côte d’Or, du Doubs, de la Drôme, du Gard, de la Gironde, de la Haute-Loire, de Haute-Savoie, de l’Indre, de l’Isère, du Jura, de la Loire, de la Marne, du Puy-de-Dôme, du Rhône, de la Saône-et-Loire, du Var, des Vosges et des Yvelines.

Archives de Paris.

Base de données « Villeurbanne_cohorte », hébergée sur Heurist.


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