Accueil > Consultation > Encyclopédie > Les 228 de Villeurbanne - Naître et ne pas être à la fin du XIXe siècle.

Imprimer la page

Consultation

Les 228 de Villeurbanne - Naître et ne pas être à la fin du XIXe siècle.

Avant de lire cet article, il est recommandé de consulter la notice "Les 228 de Villeurbanne: portrait de groupe", qui présente la recherche collective dont il est issu.

“Le berceau est pour la plupart des enfants un petit moment de lumière entre la nuit et la nuit”[1].

La venue au monde d’un enfant lors de l’accouchement n’est qu’une première étape dans le parcours d’un individu. En effet, rien ne garantit la survie au cours des premières années de vie, et cela quel que soit le milieu social. Une certaine égalité des chances de survie face aux maladies infantiles, à la mise en nourrice ou aux accidents de la vie que suggère ici Michelet nous permet de replacer dans les perspectives de notre étude une question aussi morbide que centrale dans la vie à Villeurbanne à la fin du XIXe siècle.

Enfant villeurbannais (fonds Excler, non coté)
Figure 1 : géographie des lieux de décès.
Figure 2 : répartition de l'âge de décès.
Figure 3 : typologie des lieux de décès.

Auteur(s) : Astrid Cousturian, Aimée Gausseron, Joshua Krepa, Louise Le Cour Grandmaison, étudiants en Histoire, Ecole normale supérieure de Lyon.

Sur les 228 Villeurbannais et Villeurbannaises nés entre 1883 et 1892 et tirés au sort dans le cadre de notre recherche collective, 59 enfants n’atteignent pas l’âge de 5 ans[2], soit plus d’un 1/4. Victimes éloquentes de la mortalité infantile, le court parcours biographique de ces individus a de quoi émouvoir l’historien sensible. Nés juste avant les grandes avancées hygiénistes de la fin du XIXe siècle permises notamment par l’œuvre de Louis Pasteur, ces enfants sont les précieux et fragiles témoins des conditions sanitaires, sociales, humaines, économiques des habitants de Villeurbanne à la fin du XIXe siècle, et nous permettent d’appréhender ces conditions.

Pour ce faire, nous avons utilisé les résultats de notre projet de recherche collective. Néanmoins, nous verrons que ces statistiques nécessitent d’être mises en lumière et en contexte notamment pour pallier des vides informatifs révélateurs de la difficulté pour l’historien de retracer des parcours de vie aussi labiles qui échappent largement aux sources traditionnelles.

 

 

Qui sont ces enfants ?

 

L’immense majorité d’entre eux est constituée d’enfants légitimes, exceptés deux enfants naturels et un enfant légitimé par mariage. Rien ne nous permet alors d’affirmer les effets de la filiation et du statut juridique de l’enfant sur sa survie.

Leur milieu social est néanmoins mieux documenté. Les enfants de père cadre supérieur ont un taux de survie nettement plus élevé : seul un enfant de pharmacien décède avant l’âge de 5 ans. Les autres enfants décédés précocement ont des pères travailleurs manuels dans plus de ⅔ des cas (28), ou employés (23). Les mères travaillent presque toutes (48), et seules 11 d’entre elles sont sans profession, ce qui témoigne également d’un milieu social modeste pour la plupart des foyers villeurbannais touchés par la mortalité infantile. Ces résultats confirment ainsi l’hypothèse assez cohérente que la survie des enfants dépend du niveau de vie des parents.

 

S’intéresser à leur lieu de décès s’impose alors comme une porte d’entrée sur leur vie. Près des deux tiers de ces 59 enfants décèdent à Villeurbanne même, le tiers restant se répartissant quasi également entre deux ensembles formés par Lyon et ses environs d’une part, et les départements voisins d’autre part (Drôme, Ain, Isère, Savoie). À partir de ces informations attestées et de précisions fournies dans les actes de décès, il est possible d’observer une tendance nette, qui ne devrait pas étonner l’historien du XIXe siècle : la grande majorité d’entre eux (41 enfants) décède à domicile (figure 2). C’est le plus souvent celui du père et de la mère, parfois celui d’un proche parent. On retrouve également la tendance connue de la mortalité en nourrice, sans toutefois pouvoir mettre en regard nos résultats (12 enfants) avec les taux régionaux ou nationaux de manière convaincante. Enfin, signe des prémices des avancées hygiénistes et des évolutions des pratiques sanitaires urbaines de la fin du siècle : quatre enfants décèdent à l’hôpital. S’il ne s’agit que d’un frémissement, ce chiffre n’est pas négligeable et nous signale le tournant à venir.

Concernant l’âge au décès, notre étude semble confirmer l’affirmation selon laquelle la première année de vie constitue le cap à franchir de la petite enfance : plus de la moitié de nos jeunes Villeurbannais décédés avant l’âge de 5 ans n'atteint pas cette étape (36). Passé 1 an, les chances de survie des enfants augmentent à mesure qu’ils grandissent (9 meurent dans leur 2e année, 7 dans leur 3e et 7 entre 3 et 5 ans).

 

Les analyses statistiques réalisées à partir de notre population initiale sont trop parcellaires pour assurer leur représentativité et elles sont surtout très lacunaires. L’une des raisons principales est le manque d’informations concernant les causes des décès. L’observateur peut y voir soit le manque d’intérêt pour cette information à l’époque, soit la méconnaissance de la cause de la mort au moment même du décès, soit plus simplement l’effet du temps sur les sources. Entre la perte ou la dégradation des archives et l’absence de précision dans les sources elles-mêmes, cette donnée centrale nous reste en général inconnue.

Au sein de notre groupe d’individus, les mises en nourrice tiennent néanmoins une place importante. Parmi eux on retrouve entre autres Alexandre Piolet mort en Savoie chez son père nourricier, André Polliat décédé dans la Drôme et Mélanie Pourraz morte en Isère. Ce que vivent les enfants de notre cohorte n’a rien d’exceptionnel : à Lyon, pour les années 1887-1888, presque la moitié des enfants sont mis en nourrice hors de la ville[3],  comme c’est largement le cas depuis le XVIIe siècle. Cette pratique touche toutes les classes sociales, des plus aisées aux artisans et aux ouvrières et ouvriers de la soie. La mise en nourrice peut, pour trois raisons, jouer un rôle dans l’exposition des enfants en bas âge à des risques sanitaires plus importants[4]. D’une part à cause des aléas du transport, les enfants étant conduits par des “meneurs[5]” vers des lieux assez distants. D’autre part, les nourrices qui allaitent parfois en même temps leur propre enfant mettent parfois en danger l’enfant placé en recourant à l’allaitement artificiel pour pallier le manque de lait naturel. Enfin, les mauvaises conditions d’hygiène et l’automédication participent de la vulnérabilité de ces enfants. Si la mise en nourrice nous permet de formuler des hypothèses quant aux causes de mortalité, les sources disponibles ne nous permettent pas de dépasser ce stade.

 

Ce vide archivistique et les difficultés qu’il entraîne ont néanmoins des exceptions : celle des 4 enfants décédés à l'hôpital.

 

Pourquoi sont-ils morts si jeunes ?

 

Sylvestre, Louis-Auguste, Jacques et Jeanne sont les quatre enfants dont nous retrouvons la trace dans les archives de l’hospice de la Charité à Lyon. Ils sont les seuls pour lesquels la cause de décès est connue. Parce qu’il n’est pas habituel à la fin du XIXème de se soigner à l’hôpital, ces quatre trajectoires de vie méritent d’être regardées de près pour comprendre ce qu’elles disent des évolutions de la thérapeutique à l’hôpital à travers trois maladies : le croup, la scarlatine et la spina bifida. La simplicité des registres de l’hospice, signe de la rapide prise de notes de l’officier, est ici notre seule porte ouverte pour espérer comprendre ce que veut dire mourir à l’hospice pour un enfant.

Louis Auguste Bertholon - âgé de 28 mois - est mort 9 jours après son entrée à l’hôpital le 29 avril 1888. Consigné dans le registre  sous l’étiquette de « Croup », Louis a été victime de la même maladie que Jacques Antoine Vouillon, décédé en août 1890 à l’âge de 2 ans. Tous deux sont morts des suites d’une maladie virale foudroyante et extrêmement contagieuse qui touche particulièrement les jeunes enfants au milieu du XIXème siècle, créant une psychose généralisée. Cette angine diphtérique étonne par la violence des symptômes dont elle tire son nom : une toux impressionnante, provoquée par la présence d’une excroissance dans la gorge, l’épiglottite, qui provoque l’étouffement brutal et rapide du malade. L’épidémie est nationale et sa rapide et brutale propagation de la maladie font d’elle un véritable enjeu de santé et de salubrité publique : conférences, ouvrages, conseils aux mères se multiplient, et la crainte générale amène à mettre les mères en garde contre le “faux  croup” qui peut frapper leurs enfants (figure 5).

Jeanne Trivier, morte de la scarlatine[6] à l’Hospice de la Charité en 1890, est un autre exemple de l’importance des maladies infantiles au XIXe siècle. Ce n’est qu’en 1821 que Pierre Bretonneau parvient à distinguer la scarlatine du croup, notamment à partir du caractère particulièrement létal de la seconde maladie.

Ces épidémies se traduisent dans le corps médical par une accélération de la recherche de traitements. A Bordeaux, le docteur Raymond Gaube y consacre sa thèse, “la diphtérie à Bordeaux”(1890)[7]. Ses résultats témoignent du manque d’efficacité des premiers remèdes : sur les 108 cas d’angines diphtériques traitées, seulement 38 sont guéries. Pour faire face à l’épidémie, les gestes médicaux et pratiques se transforment. C’est le cas du tubage du larynx, pratiqué dans les hôpitaux et qui est mentionné dans l’article de la figure 5, où il est décrit comme “rendant de grands services dans les hôpitaux, avec le personnel des internes résidants, prêts à toute éventualité”. Les archives de l’Hospice de la Charité de Lyon témoignent aussi du développement de mesures d’asepsie et d’antisepsie permettant de réduire drastiquement la mortalité infantile. Pour prendre en charge les maladies infectieuses comme le Croup - dont meurt le jeune Louis-Auguste Bertholon - ou la scarlatine - dont meurt Jeanne Trivier - des salles d’isolement sont créées, comme à l’Hospice de la Charité à Lyon en 1888. Si les pratiques médicales sont essentielles dans le traitement du Croup, les traitements préventifs portés par les découvertes Louis Pasteur (1825-1891) participent aussi des solutions. En 1894 un traitement efficace est introduit par Émile Roux. Il ne nous est néanmoins pas possible de savoir si Louis-Auguste en a bénéficié.          

Sylvestre Michon, notre dernier cas, est mort en février 1889 à l’hospice de spina bifida, une malformation congénitale affectant le développement de la colonne vertébrale.

Des maladies infectieuses aux maladies congénitales, ces quatre enfants se font les témoins - contre leur gré - de la vulnérabilité d’une population que l’on peine encore à systématiquement savoir soigner. Si la mortalité infantile est une réalité bien présente à Villeurbanne, peu à peu des améliorations émergent pourtant dans les années 1900. Nés trop tôt pour bénéficier des avancées hygiénistes, les membres de notre cohorte n’ont ainsi pas connu l’inauguration du nouvel hôpital de Villeurbanne en 1907, élément exemplaire d’une réduction notoire de la mortalité infantile au cours du XXe siècle.




Notes

[1]  Citation extraite de Michelet, J. (1860) La Femme. Calmann-Lévy.

[2] Nous avons fait le choix de ne retenir que les enfants morts avant 5 ans en suivant les enseignements d’une riche historiographie de l’enfance et de la famille qui a démontré que les enfants, une fois passés le cap des 5 ans, connaissaient des chances de survie plutôt élevées.

[3] Statistiques sanitaires des villes de France et d'Algérie années 1887-1888, cité par Rollet, C., « Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du 19è siècle » Population, n°6, 1978, p. 1198

 

[4] Romanet, E. “La mise en nourrice, une pratique répandue en France au XIXe siècle”, Transtext(e)s Transcultures, 2013, consulté le 13 avril 2024.

[5] Les meneurs se chargent du recrutement des nourrices et du transport des enfants chez ces dernières. Les conditions de transport sont souvent déplorables. Zola les décrit : « Puis il fallait voir dans les trains, quel entassement de pauvres êtres, qui criaient de faim. L'hiver surtout par les grandes neiges ; ça devenait pitoyable, tant ils grelottaient, bleus de froid, à peine couverts de maillots en loques. Souvent il en mourait ... » [source: Zola, É. (1906). Fécondité. E. Fasquelle.]

[6] La scarlatine est une maladie infectieuse de la peau caractérisée par une éruption cutanée et buccale souvent associées à une angine. Cette maladie est rare chez les enfants de moins de deux ans en raison de la présence d’anticorps maternels. Elle touche principalement les enfants entre 3 et 8 ans. [source: Encyclopédie Universalis en ligne, article “scarlatine”, consulté le 30 mai 2024]

[7] On peut lire dès les premières lignes “les progrès incessants de cette terrible affection ont fait, de tous côtés, pousser le cri d’alarme”. Le propos de ce médecin prend trois lignes directrices : les formes de la maladie, les remèdes possibles et les variations de cette dernière. [source: Gaube, R. (1890). La diphtérie à Bordeaux [Thèse]. Université de Bordeaux.]


Bibliographie

Beauvalet-Boutouyrie, (Scarlett), Naître à l’hôpital au XIXe siècle, Paris, Belin, 1999, 432 p.

Brunet (Guy), Aux marges de la famille et de la société : Filles-mères et enfants assistés à Lyon au XIXe siècle, l’Harmattan, 2008.

Faure (Olivier), Dessertine (Dominique), Milan (Jean-Jacques) et Maradant (Bernard), Hospitalisation et populations hospitalisées dans la région Lyonnaise aux XIXe et XXe siècles (Université Jean Moulin, Éd.). Centre Pierre Léon, Université Lumière Lyon 2, 1988.

Gélis (Jacques), Laget (Mireille) et Morel (Marie-France), Entrer dans la vie : Naissances et enfances dans la France traditionnelle, Paris, Gallimard : Julliard, 1978, 253 p.

Herrscher (Estelle), Séguy (Isabelle) (dir.), Premiers cris, premières nourritures, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2021, 452 p.

Lett (Didier) et Morel (Marie-France), Une histoire de l’allaitement, Paris, Éditions de La Martinière, 2006, 159 p.

Murard (Lion) et Zylberman (Patrick), L’hygiène dans la République : La santé publique en France ou l’utopie contrariée (1870-1918), Paris, Fayard, 1996, 805 p.

Rollet (Catherine), Nourrices et nourrissons dans le département de la Seine et en France de 1880 à 1940, Presses universitaires de France, 1982

Rollet (Catherine), La politique à l’égard de la petite enfance sous la IIIe République, Institut national d’études démographiques, Presses universitaires de France, 1990.

Rollet (Catherine), Les enfants au XIXe siècle. Hachette Littératures, 2001.


Thèmes : Population, Social

Localisation

Sélectionnez un thème
Sélectionnez un mot-clé