Des maisons à Villeurbanne

Souvent ordinaires mais jamais banales, les maisons racontent des histoires d’hommes et de femmes, un désir d’enracinement, le hasard d’un terrain libre pas loin du travail, une famille qui s’agrandit : des modes de vie qui inscrivent leur empreinte dans la ville. Dans l'imaginaire collectif, être propriétaire d’une maison avec jardin reste un aboutissement (souvent plus de 80% des personnes interrogées dans les sondages). Mais à Villeurbanne le paysage est dense et la maison y fait souvent figure de rêve inabordable : moins de 7% seulement des logements sont des maisons individuelles.

Cette apparente contradiction doit être interrogée à la lumière d’un territoire marqué par le flux et le reflux de l’industrialisation. Ainsi, des enjeux de lutte des classes d’hier aux enjeux de développement durable de demain, nombre d’interventions publiques ou privées se sont déployées dans la ville en faveur ou en défaveur de la maison : paternalisme industriel, promotion municipale pour l'auto-construction, lutte contre les taudis, départ des usines et crise du logement ou encore rejet des grands ensembles... et aujourd’hui, l’impératif de densification urbaine.

Parler de l’habitat individuel villeurbannais, c’est rappeler la fragilité de l'héritage d'une cité ouvrière, mettre l’accent sur la dimension affective de la ville, et enfin souligner au passage la valeur historique et architecturale de certaines maisons d’exception.

Inspirée par le paysage de la ville, collage incessant de grands immeubles et de petites maisons, cette exposition joue et bricole avec les façades de maisons choisies, pour y dévoiler en creux les histoires de leurs constructeurs et de leurs habitants au travers d’un détournement coloré et ludique. À Villeurbanne, la maison est un luxe, une arrogance, mais aussi un souffle, une respiration…

 

Neuf maisons dans la ville

La maison, avec sa façade de pierre, sa grande porte de bois massif, ses deux balcons, celle que j'ai longtemps appelée ma maison, non parce que nous en étions propriétaires, nous ne l'avons jamais été, mais parce que nous y vivions, elle est toujours là, je l'ai revue, dans la même rue, au milieu des mêmes maisons. Est-elle aussi vaste que mon souvenir, n'a-t-elle pas grandi en moi autant que j'avais grandi en elle quand sans bien le savoir je lui confiais mes premiers désirs, mes premières espérances ? Il m'a semblé que non, j'ai pensé qu'il fallait vite que je m'en éloigne, j'ai eu peur qu'elle ne soit comme ces vieilles personnes aimées, rétrécies jusqu'à la limite de l'absence, qu'on regarde tendrement en sachant que quelque chose de vous, avec elles, va disparaître.

Paul Andreu, La maison

Neuf maisons dans la ville

Au travers de l'exemple de neuf maisons, chacune représentative d'une époque, d'un quartier ou d'une architecture, le Rize a souhaité raconter une histoire singulière. Mais au-delà des motivations de leurs constructeurs et des souvenirs de leurs habitants, c'est la fabrique de la ville qui se dévoile en creux, de l'habitat individuel aux immeubles collectifs. Retrouvez ces maisons, et bien d'autres qui leur ressemblent, dans Villeurbanne.


Fermes et maisons en pisé

Il ne reste guère de traces du passé rural de Villeurbanne, simple village jusqu’à l’arrivée de l’aventure industrielle sur ses terres à partir de 1850. Les propriétés rurales ont le plus souvent été grignotées par l’urbanisation. Au gré des opportunités foncières, ces vastes espaces disponibles (maraîchers notamment) ont été ainsi tous démembrés en parcelles pour laisser la place à une usine, un lotissement ou des immeubles. Quand elles n’ont pas été tout simplement détruites, la plupart des anciennes fermes ont été réaménagées, leur taille imposante permettant souvent un découpage lucratif en plusieurs logements. En ouvrant l’œil, des indices tels que le nom d’une rue ou d’un lotissement, la forme d’une grande porte cochère ou le matériau de construction permettent de deviner la vocation initiale de ces bâtisses.

Construire en terre quand la pierre est trop chère

Le pisé est une technique de construction en terre crue comprimée à l'aide de coffrages en planches de bois appelées les banches. Elle est particulièrement présente en Dauphiné aux 18e et 19e siècles. À l’époque la pierre est un matériau coûteux car il n’existe pas de carrière à proximité, alors que la terre ne demande qu’à être ramassée sur place.

Après la construction de fondations en cailloux et mortier, la terre coulée dans les banches est battue avec un « pison » pour la rendre compacte, puis une fois séchée les banches sont enlevées, posées par-dessus pour monter le mur d’une hauteur supplémentaire, et ainsi de suite. Un toit en tuiles, des portes et fenêtres en bois, éventuellement un escalier de pierre, viendront compléter le tout.

Avec l’avènement de matériaux nouveaux et surtout la disparition des travaux communautaires (ce mode de construction exigeait la mobilisation d’une nombreuse main d’œuvre) le pisé est progressivement délaissé à partir du début du 20e siècle.

Maison de la Communauté des Filles de Saint-Paul, 19e siècle

Pour illustrer cette réminiscence de la campagne dans la ville, cette grande maison d’habitation, située à Cusset et occupée par les sœurs de la Communauté des Filles de Saint-Paul, est un bon exemple.

Il s'agit de l’ancienne propriété dite du Roulet, dont on retrouve trace au début du 19e siècle, construite par un M. Ennemond Trux.

En 1869 une famille lyonnaise, Agricole Beaumont et son épouse Marie-Antoinette Ollion, acquière la maison, ainsi que le parc et plusieurs fermes et vergers appartenant à la propriété, pour en faire une résidence d'été.

Puis les familles descendantes d’Agricole Beaumont se constituent en 1948 deux sociétés civiles pour faciliter la gestion du domaine : celle du Roulet pour la partie nord et celle de Chambfort pour le sud. Le nom des propriétaires s'est depuis inscrit depuis dans le paysage urbain avec la création d'un lotissement du Roulet, suite à la vente en petites parcelles d'un des terrains, et la création de la rue de Chambfort, dans les années 1960.

La congrégation des Filles de Saint-Paul fait l’acquisition de la partie nord (la maison familiale et son parc) en 1957 pour installer la communauté lyonnaise et le dépôt de sa librairie de la place Bellecour. Une chapelle est intégrée à la maison.

La municipalité d’Etienne Gagnaire rachète en 1966 une partie du parc de la propriété à la Société civile de Chambfort pour réaliser un espace vert : l'actuel Parc de la Commune de Paris (qui sera étendu par la municipalité de Charles Hernu en 1979 par l'acquisition d'une autre parcelle auprès de la même famille). Le Centre social de Cusset sera par la même occasion installé dans un des anciens bâtiments de ferme de la propriété.


Maisons bourgeoises

Les maisons bourgeoises sont, par définition, plutôt rares dans une banlieue ouvrière, mais souvent assez remarquables (quand elles sont visibles de la rue) pour interpeller le passant : hôtels particuliers, résidences d’été de familles lyonnaises prospères, maisons cossues proches du quartier chic de Montchat... Le boulevard Eugène Réguillon, belle promenade plantée d’arbres ouverte en 1890 à proximité de ce qui était à l’époque le centre-ville de Villeurbanne, offre ainsi de très beaux exemples de villas de la fin du 19e et du début du 20e siècle.

Parfois aussi ces maisons sont les derniers témoins d’une activité industrielle disparue, quand l’usine est partie et qu’il n’en reste plus que la maison du patron ou du directeur, autrefois attenante et désormais fondue dans l’alignement des immeubles.

Villa Lafont, 1921

Cette étonnante villa en béton armé située à la Ferrandière, est aujourd’hui protégée au titre des monuments historiques. Elle a été construite par Adolphe Lafont à côté de son entreprise de fabrication de vêtements de travail. Aujourd’hui démolie, l’usine a fait place au collège Louis Jouvet.

La villa Lafont renferme des survivances de la tradition italienne et de l’Art Nouveau de la fin du 19e siècle ; par exemple le peu de lien avec le jardin (une seule porte sur l’extérieur, un étage d’habitation rehaussé, des vitraux qui font écran entre l’extérieur et l’intérieur). Certains éléments décoratifs portent également la marque d’un style alors sur le déclin dans les années 1920 : les vitraux aux motifs inspirés d’une nature stylisée, les bow-windows, la tourelle d’angle, le treillage décoratif dans le jardin…

Mais par ailleurs la conception de la villa en béton armé, matériau alors réservé aux bâtiments industriels, est très novatrice, allant jusqu’à intégrer une partie du mobilier dans le gros œuvre. Longtemps attribuée à Tony Garnier, la villa est en fait l’œuvre du cabinet BTC, les ingénieurs Léon Barbier et Léon Lelièvre.

L’organisation intérieure est également représentative de l’architecture moderne telle qu’elle émerge au début du 20e siècle. Mme Lafont, principale interlocutrice des concepteur, envisage la maison autant comme un outil de travail que comme un symbole social. Dans ce sens, elle bouleverse la distribution habituelle des pièces : le trio cuisine - salle à manger - salon est remplacé par une vaste pièce cuisine – salle à manger visible depuis un hall central (villa « sans porte » et sans couloirs), et elle intègre les éléments du confort moderne : monte-charge, passe-plat, garde-manger ventilé ou encore vide-ordures dans la cuisine ; arrosage automatisé sur le jardin du toit terrasse, lit et portemanteau escamotables dans l’appartement des domestiques…


Habitats ouvriers modestes

La grande industrie qui s’implante à Villeurbanne à la fin du 19e siècle entraîne l’avènement d’une forme urbaine particulière : les usines s’installent souvent à l’écart, en plein champ, puis les lotissements, immeubles ou bidonvilles colonisent les espaces vacants au fur et à mesure des ventes de terrains par les propriétaires alentours, voire de l’occupation sauvage ou tolérée de jardins ou friches proches de l’entreprise.

Au début du 20e siècle, la pénurie de logement est sévère face à l’afflux de population : les promoteurs privés trouvent peu rentables l’investissement dans la construction au vu des revenus modestes des futurs locataires et la municipalité ne s’est pas encore saisie du sujet du logement. La situation est particulièrement précaire pour les étrangers, exclus des aides au logement du fait de leur nationalité (les bidonvilles de Villeurbanne à cette époque portent des surnoms qui en témoignent : « quartier des poivrons », « village nègre »…).

La majorité des ouvriers doit donc trouver à se loger par ses propres moyens. Une partie d’entre eux entreprend d’édifier des maisons qui vont plutôt ressembler à des cabanes.

Maison en bois sur catalogue, 1923-1925

Ces modèles de maisons en bois préfabriquées de 9m2, posées sur une dalle de béton, ont été baptisés « maisons scandinaves »  par la société Rolland frères de Paris pour en assurer la promotion dans les années 1920. Ce dernier exemplaire visible dans le quartier des Buers il y a encore quelques années a ajourd'hui disparu.

Les maisons en bois seront vite interdites dès les années 1930 par les municipalités en raison de leur précarité. La lutte contre les taudis est cruciale à l’époque, alors que l’offre de logement social est quasi-inexistante et que les « garnis » (logements meublés à bas coût pour les ouvriers) proposés par des propriétaires parfois peu scrupuleux sont trop chers pour une famille nombreuse. La « baraque » construite avec des matériaux de récupération est parfois la seule solution, posant des problèmes de santé dramatiques qui inquiètent les pouvoirs publics.

De la Cité Tête d'or au nouveau quartier du Tonkin

Avant 1914, les Hospices civils de Lyon (l’un des plus gros propriétaire foncier à Lyon et à Villeurbanne) jouent un rôle important dans l'aménagement des terrains.

Pour leur propriété à Villeurbanne, les HCL avaient en tête l'aménagement et la réalisation d'un quartier tel qu'ils avaient déjà pu le réaliser dans le quartier des Brotteaux : immeubles de standing et clientèle aisée. La proximité des Brotteaux, du cours Vitton et du parc dela Tête d'Or les conforte dans ce plan. Mais la situation à Villeurbanne n'est pas du tout la même et la Cité Tête d’or deviendra surtout un quartier populaire. Les ouvriers des usines proches s'y installent (en 1900 les quartiers Charpennes et Tonkin accueillent la moitié de la population villeurbannaise).

Ne voulant pas se séparer de leurs propriétés, les HCL louent les parcelles avec des baux limités (15 ans au début) et l’obligation de rendre le terrain nu : les constructions sont donc pour la plupart des petites maisons d'un seul étage démontables facilement car les habitants ne possèdent que les murs.

Dès 1935 les HCL font le constat de la perte d'argent : trois principaux fermiers sous-louent un grand nombre de parcelles, les HCL ne récupèrent qu'une partie et ils envisagent assez tôt le parti qu'ils pourraient tirer d'une rénovation du quartier : une mise en valeur planifiée mais cette fois en accord avec le plan d'embellissement de la commune. Mais le projet est peu réaliste au vu du contexte du quartier, très populaire.

L’État et la municipalité de Villeurbanne sont intéressés par cette immense réserve foncière. Le projet de nouveau quartier du Tonkin naît et le relogement des habitants est programmé.

En 1972 plus de 50% des habitants du quartier y résident depuis plus de 20 ans, 61 % des logements sont vétustes mais 63 % des habitants du quartier sont satisfaits d'y habiter.

Ainsi le Comité de défense des habitants écrit en 1962 "Le bien-être, pour les anciens habitants, c'était le soleil, le jardinage, bref un mode de vie presque villageois, ou tout au moins bien différent de celui des cités-dortoirs". Dans un autre tract il mentionne "C'est au nom de l'intérêt général que sont fermés les refuges des vieux, c'est maintenant à la collectivité d'assurer un relais autre que celui de Mme Veuve C. (82 ans) qui fut parachutée des pièces ensoleillées de son taudis du Tonkin, dans un éden où ni le levant, ni le midi, ni le couchant ne risquent de faire pâlir la tapisserie."


Action municipale en faveur du logement

Au fur et à mesure de l’étalement des banlieues dans l’Entre-deux-guerres, l'État va prendre en charge une part croissante de l’amélioration des conditions de vie des plus modestes par le biais de son intervention pour les logements sociaux, relayée par les municipalités qui utilisent les outils mis à disposition (législation ou subventions…).

Les conceptions humanistes des socialistes modérés trouvent leur pleine expression à Villeurbanne : Jules Grandclément, maire entre 1908 et 1922, esquisse le premier projet d'une ville "où l'on s'efforce de mettre en œuvre les lois sociales, en devançant même les intentions du législateur (…) laboratoire de l'action sociale où l'on expérimente de nouvelles formes de partage et de redistribution des richesses collectives".

Mais c’est pendant le premier mandat du médecin Lazare Goujon, entre 1925 et 1935, que l'importance prise par l'initiative municipale pour favoriser le logement est remarquable : une cinquantaine de lotissements sont ainsi impulsés, approuvés ou assainis, faisant à l’époque de la maisons individuelle la forme urbaine la plus importante en nombre et en surface (près de 110 hectares).

Le triomphe de la maison individuelle célébrée comme symbole de l'ascension sociale pour la condition ouvrière et propice à l’épanouissement de la vie familiale, est un idéal particulièrement bien symbolisée par le gros lot de la souscription pour la construction du Palais du Travail aux Gratte-ciel ; une jolie villa pour la modique somme d’un billet à 2 francs 50.

Société coopérative HBM Jardins et Foyers, 1921-1933

À l'origine de ce lotissement se trouvent des employés de mairie désireux de concilier l'esprit coopératif et l'accession à la propriété aux moyens des prêts HBM (Habitation à bon marché) consentis par l’État, avec la volonté de construire une cité-jardin harmonieuse autour d'une grande place portant les noms des créateurs du logement social (Jules Siegfried. Paul Strauss…).

Dans ce dispositif, la Société coopérative se rend acquéreur des terrains puis les cède aux adhérents soit pour être bâtis soit pour être provisoirement utilisés en jardins. Ensuite l'acquéreur du terrain doit amener un apport de 40% du prix des travaux et la coopérative emprunte le reste. Le plan de l’habitation doit se conformer aux prescriptions de l'architecte de la Société (pas plus d'un étage par exemple). Ainsi la Société coopérative joue le rôle de promoteur, soutenu activement par la mairie. En 1921 le projet de lotissement voit les premières constructions puis en 1933 est constituée une association syndicale pour l’assainissement du lotissement.

Malheureusement Jardins et Foyers ne rencontre pas forcément le succès escompté, comme dans beaucoup d’autres lotissements la voirie n'est pas réalisée et donnera lieu à une intervention de la municipalité une dizaine d’années plus tard pour la régularisation de cette situation très peu conforme aux règles d’hygiène mises en place.


Lotissements patronaux

Dès 1886 certains patrons lyonnais philanthropes créent une société des « Logements économiques » destinée à la construction d'immeubles ouvriers. Félix et Lucien Mangini, ingénieurs et hommes d'affaires dans les chemins de fer, en sont les fondateurs, avec les contributions du banquier Édouard Aynard et de l’industriel Joseph Gillet.

Joseph-Louis Gillet, né en 1843, est le fils aîné de François Gillet, le fondateur de la dynastie qui donnera naissance à l’empire Rhône-Poulenc. Associé à son père, il va créer bon nombre d’unités de production de teinture ou de soie artificielle dans l’Est lyonnais qui offre encore de beaux espaces pour bâtir des usines mais aussi des logements, imprimant ainsi leur marque dans l’essor de la ville.

Le plus souvent, les « quartiers » Gillet reproduisent strictement dans leur typologie la hiérarchie de l’usine, selon la vision paternaliste de l’époque. Les logements collectifs sont réservés aux (bons) ouvriers, les petites maisons aux contremaîtres, les grandes villas aux directeurs. Un modèle reproduit en série par économie, reconnaissables à leurs motifs décoratifs, avec quelques ajustements dans la forme ou la taille : certaines sont mitoyennes, d’autres divisées en quatre appartements, toutes sont à proximité de jardins ouvriers et de grands immeubles précurseurs de ce que seront les logements sociaux.

Maison Gillet à Flachet, 1929

La construction de la ville autour de l’activité industrielle est une réalité aujourd’hui peu visible dans le paysage villeurbannais, à moins d’avoir la mémoire des usines disparues. Toujours ambivalent, le souci du patron pour les conditions de vie de ses ouvriers s'estompera quand les municipalités socialistes et communistes s’en empareront de manière très sérieuse après la Première guerre mondiale, puis surtout avec la crise de 1932 et les grèves de 1936. Les ouvriers réclament alors de meilleures conditions de travail et les rapports sociaux se modifient dans l'entreprise.

Le paternalisme des patrons lyonnais n’a donc pas marqué entièrement de son empreinte le développement de ce territoire de banlieue, mais elle a eu un impact fort sur l’identité de certains quartiers. Car si les usines sont parties, souvent les logements sont restés, investis des souvenirs communs de leurs habitants les plus anciens.


Coopératives de construction

La municipalité de Lazare Goujon imagine des formules nouvelles de promotion municipale et notamment pour la construction de lotissements, car l’aide de l'État restera limitée jusqu’à la crise massive du logement après 1945 et l’impératif de Reconstruction.

Ainsi dès 1929, le soutien à des coopératives de type « Castors » est organisé par la mairie (même si ce mouvement d’entraide entre constructeurs ne se développera en tant que tel qu’après la Seconde guerre mondiale) et c’est un prototype inventé par Georgia Knapp à Troyes qui va être proposé aux ouvriers volontaires. Le modèle des cottages sociaux a déjà été testé à Tours et Orléans, il permet de regrouper des « cottagistes » autour d’un plan de logement simple et rationalisé, facilitant l’entraide pour construire réciproquement toutes les maisons du groupe. La construction se fait sur le temps libre, pour un coût de 30% en moins par rapport à une maison classique.

Malgré tout, les réalisations municipales pour l’accession à la propriété profitent de manière générale beaucoup moins aux catégories sociales les plus défavorisées (familles nombreuses, manœuvres, ouvriers sans qualifications, étrangers…) : les listes des 240 premiers adhérents des cottages montre que ce sont plutôt des ouvriers qualifiés et spécialisés. Le coût du logement restera longtemps un problème pour les plus pauvres, même avec le soutien continu des pouvoirs publics.

Cottages, 1930

Standardiser pour construire plus et mieux

Les lotissements soutenus par la municipalité (Domaine du combattant, Jardins et Foyers, cottages de Bel-Air, ensemble rue Legay…) imposent des modèles de construction standardisés pilotés par des coopératives ou des Sociétés HBM (Habitat à bon marché). Les maisons de ce type sont simples, de surface habitable réduite, construites avec des matériaux préfabriqués peu onéreux (briques ou mâchefer).

Le style des années 1930 et l’influence « Art déco » y est marquant : un plan et un volume simple (carré ou en L), un toit en croupe, des marquises, des éléments en faïences encadrant portes et/ou fenêtres, des motifs décoratifs géométriques en façade, la présence d’un jardin d’apparat à l’avant et d’un jardin privatif à l’arrière. Les propriétés sont parfois ceintes par des clôtures en béton maçonné ouvragé.

Une volonté d'harmonie égalitaire et fraternelle transparaît dans ces plans de répétition d'un même modèle architectural et d'organisation rationnelle. Cela crée un contraste dans le paysage par rapport à la grande majorité des lotissements libres, souvent dépourvu d'uniformité. La plupart du temps, ces derniers sont en effet à l’initiative d’un propriétaire foncier qui se contente de découper un de ses terrains en parcelles à lotir pour le rentabiliser, chaque acquéreur se débrouillant seul par la suite.


Maisons de lotissement

Après 1945 il faut reloger à grande échelle, l'État devient le principal initiateur et les besoins sont tels que la priorité est donnée au collectif. L'urbanisation des banlieues françaises est donc essentiellement réalisée par l'édification de grands ensembles. Les aides de l'État se diversifient, les primes, les facilités de crédit font apparaître de nouveaux promoteurs privés, adaptés aux différentes catégories sociales (HLM, sociétés coopératives, promoteurs-constructeurs, comité interprofessionnel du logement,…). Les entreprises se désengagent définitivement du logement avec l’instauration du 1% patronal en 1953.

Le rêve pavillonnaire s'est envolé. Certains futurs propriétaires de maisons persistent malgré tout et trouvent encore de la place pour les accueillir, aux côtés des nouveaux immeubles, dans les quartiers de l’Est de la commune urbanisés plus tardivement (aux Buers, à Saint-Jean, Château-Gaillard, aux Brosses). C’est parfois le projet d’une vie et le sacrifice de tout son temps libre qui seront nécessaires pour l’acquisition de son foyer.

De nombreux permis sont aussi déposés pour apporter des modifications à des résidences particulières : la restauration de maisons individuelles prend une part croissante, transformant des pavillons modestes en "villas" confortables.

Construire sa maison à tout prix, années 1950

Villeurbanne compte encore beaucoup de terrains disponibles après-guerre mais de façon morcelée. Les entreprises ne libéreront de grands tènements qu’avec la désindustrialisation qui débute dans les années 1960. En dehors des quartiers du Tonkin et de la Perralière, Villeurbanne ne subit pas la reconstruction à la mesure (ou plutôt à la démesure) d’autres périphéries lyonnaises comme le quartier de la Duchère, Vénissieux ou Vaulx-en-Velin.

La politique des grands ensembles est abandonnée en 1973. À cette même période Villeurbanne change de statut dans l’agglomération (notamment en raison de l’arrivée du métro en 1978). Cette centralité nouvelle attire les promoteurs qui investissent dans la construction de résidences moyennes. Le logement collectif, à plus ou moins grande échelle, restera donc la norme jusqu’à aujourd’hui en raison de sa rentabilité.

Mais la maison individuelle a déjà pris ses marques dans la morphologie de la ville et ce tournant de la dernière moitié du 20e siècle dans le développement urbain va en même temps entériner l’hétérogénéité du paysage villeurbannais. Cela d’autant plus que les lotissements existants ont souvent été construits par des propriétaires divers, avec des moyens modestes et que le bâti n’est pas toujours d’une grande qualité. Témoin d’un investissement affectif très fort, l’avenir de ce patrimoine « ordinaire » fait l’objet d’un débat toujours vif entre habitants et aménageurs.

L'autoconstruction et les Castors

À la suite à la Seconde guerre mondiale, les coopératives « Castors » font leur apparition simultanément dans plusieurs régions de France, reprenant le principe de la participation de tous à l’ensemble des réalisations du groupe, sans distinction d’appartenance des maisons, celles-ci étant même parfois tirées au sort à la fin des travaux. À Villeurbanne le mouvement a eu peu d’ampleur en raison du manque de terrains disponibles pour la construction individuelle, seulement 4 maisons « Castors » ont été identifiées à l’angle de la route de Genas et de la rue du Maréchal Foch, ainsi qu’un immeuble place de la Paix à Villeurbanne. Mais nombre d’autoconstructeurs, tel ce « Castor solitaire » ont également réalisé leur projet sans autre aide extérieure que celle de leur famille.  Le mouvement s’est un peu épuisé après les années 1950, il existe toujours mais s’oriente de plus en plus vers l’autoconstruction écologique, reflet des préoccupations actuelles des autoconstructeurs.

« Moi, j’avais dix-huit ans, j’ai dit « Papa, nous, on travaille avec mon frère, on va s’acheter quelque chose et nous, on la monte, la maison. » Nous avons trouvé un terrain à Villeurbanne, 29 rue Octavie. C’était dur à trouver. On prenait le journal, on regardait ce qui nous intéressait : 450 m² pour pouvoir construire et qui corresponde en terme de prix parce qu’il fallait construire, après. […] En seize mois, les samedis et les dimanches, nous avons fait la maison, mon frère, ma mère, mon père et moi, tous les quatre. Ma mère mettait de l’eau, nous, on broyait le ciment.

A ce moment-là, mon père travaillait chez Pitance et il y avait des matériaux de récupération parce que la Part-Dieu se construisait. Mon père a récupéré tout ce qu’il pouvait, l’a mis dans un camion et l’a emporté chez nous. Après, il avait trouvé des moellons 30 X 30 en mâchefer mais à ce moment-là, quand ils démolissaient, il y avait le plâtre d’un côté alors avec une hache, nous enlevions le plâtre et ça faisait le carré 30 X 30, pour monter notre maison. Elle faisait 72 m² de plain-pied avec le garage en sous-sol, juste ce qu’il nous fallait pour y habiter.

On était jeunes à ce moment-là, on avait acheté une 203, la première voiture, moi j’avais passé le permis, on avait acheté une 203 d’occasion. On voulait sortir le samedi soir. Mon père a dit « Vous sortez mais demain matin, à cinq heures sur le chantier ! » »

Armand Lucchetti, habitant d’une maison qu’il a construite rue Louis Maynard (Armand a construit en tout six maisons à Villeurbanne avec sa famille)


Cités-jardin

Au tournant du 20e siècle, les industriels « progressistes » français s’inspirent du modèle anglais de la cité-jardin, théorisé par Ebenezer Howard en 1898, pour promouvoir le logement ouvrier : le pavillon pacifie les mœurs et les esprits.

Cette approche est reprise par l’Association des cités-jardins fondée en 1903 à Paris par Georges Benoit-Levy et Charles Gide, juristes et économistes sociaux : "c'est autour des usines aujourd'hui, que doivent se créer les centres de vie sociale, c'est aux industriels de créer les nouvelles cités " puis par de grands urbanistes comme Tony Garnier qui en reprend les principes dans la « Cité industrielle » en 1917 : ensoleillement, aération, faible densité, végétation… Une partie du prolétariat s’extrait ainsi des quartiers vétustes et profite de nouvelles normes de confort qui se rapprochent des valeurs bourgeoises.

Cependant le modèle de la cité-jardin critiqué car il consomme beaucoup d'espace pour peu de logements.

Lotissement de la Ferrandière, 1955

À l’époque où la cité-jardin est en vogue (première moitié du 20e siècle) le logement souhaité est celui dans lequel la vie familiale peut s'épanouir. Cette idéologie de la maison familiale base de la vie sociale remporte un grand succès dans les milieux ouvriers souvent d'origine rurale. Cette tendance est illustrée par l’importance du jardin : garantie d’espace, d’ensoleillement, d’aération du logement, en opposition aux faubourgs surpeuplés.

Qu’importe la répétition parfois un peu monotone du même modèle de pavillon dans le lotissement, puisque chacun peut s’approprier sa maison en y apportant sa touche personnelle selon ses goûts, ses moyens ou ses besoins : une nouvelle chambre pour un enfant, un ravalement de façade, une porte du garage ou des volets plus fonctionnels, une plantation de fleurs ou un potager…

A Villeurbanne il n’en existe d’ailleurs pas vraiment au sens originel du terme, l’exemple de ce petit lotissement de la Ferrandière est ce qui s’en rapproche le plus ; il est d’ailleurs venu remplacer un projet de cité-jardin antérieur imaginé par les entreprises Gillet mais qui ne s’est jamais réalisé.


Maisons contemporaines

Le basculement de la préférence des Français en faveur du pavillonnaire s’opère dans les années 1970. C’est un véritable phénomène de rejet de la promiscuité du collectif qui s’enclenche, parfois justifié par la mauvaise qualité des grands ensembles ou par le sous-équipement de ces quartiers excentrés et stigmatisés.

De plus, la recherche d’une vie de « village » est favorisée par les politiques de l'État pour le logement individuel et s'accompagne de modes de financement facilités, entraînant le développement d’une logique marchande et des maisons sur catalogue. Si l'achat d'un pavillon devient un des moyens les plus évidents pour un ménage modeste d'augmenter la superficie de son logement, ce sera plutôt à la périphérie de l’agglomération à cause du coût du terrain et dans une architecture normalisée de lotissement. Le revers de la médaille est aussi la concentration involontaire des familles les plus pauvres dans les grands ensembles.

À Villeurbanne c’est la municipalité de Charles Hernu qui plaide pour un retour à l’échelle des quartiers et met en place une protection des ensembles pavillonnaires dans le POS (Plan d’occupation des sols, actuel PLU : Plan local d’urbanisme) au début des années 1980. Néanmoins, en raison de la densification de la ville, de la pression immobilière et de la rentabilité d’une résidence « de standing » en centre-ville, les maisons deviennent une denrée rare, pour ne pas dire en voie de disparition.

Il reste heureusement de beaux témoins de cette histoire des maisons de Villeurbanne, telle cette maison de ville construite en 1927 à deux pas des Gratte-ciel, et son extension contemporaine qui fait le lien entre passé et futur de la ville.


Crédits

L’exposition Des Maisons à Villeurbanne a été conçue, produite et réalisée par Le Rize. Elle a bénéficié de la précieuse collaboration de Catherine Grandin et Philippe Dufieux du Caue (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement) du Rhône, ainsi que des ressources des services de la Ville de Villeurbanne, tout particulièrement de la Direction générale du développement urbain et de Pascale Beyer-Durif, coloriste conseil de la Ville de Villeurbanne, ainsi que des membres des Conseils de quartier et de l’Interquartiers mémoire et patrimoine.

Création graphique affiche : Graphica, Julie Bayard et Fanny Lanz

Rédaction des textes : Le Rize

Recherche documentaire : Clément Bollenot

Collecte et retranscription des témoignages : Cécile Mathias - dans le cadre de « Quelle mémoire ! », l’activité permanente du Rize de recueil de témoignages.

Cartes postales : AMV (Archives municipales de Villeurbanne, Le Rize), 2FI

Images « habitat précaire », cottages Villeurbannais, assainissement voirie, portrait de Lazare Goujon : photographies Jules Sylvestre, clichés originaux détenus par la Bibliothèque municipale de Lyon, reproductions aux AMV, fonds Gustave Desgrandchamps, 4FI

Maisons diverses dans la ville : le Rize

Portraits des témoins : Gilles Michallet, Ville de Villeurbanne

Maison Rolland : Gilles Michallet, Ville de Villeurbanne et Christiane Buisson, Conseil de quartier Perralière-Grandclément

Quartier du Tonkin : Société d’histoire de Villeurbanne, Henri Hours et Le Progrès, AMV 19FI195 à 19FI208, photographie intitulée L’ancien et le nouveau Tonkin vu de l’avenue Piatton archives personnelles Charles Roche

Plan Ollagnon (quartier du Tonkin) : Hospices civils de Lyon reproduit par Charles Roche dans son livre Il était une fois le Tonkin, avec l’aimable autorisation de son auteur

Plans cadastraux et plans de Villeurbanne : AMV 6FI

Documentation, courriers, archives et plans des maisons et immeubles : AMV (Cité Garçin 5J88, Cottages 1O95, Cité familiale 1O106, Villa Palais du travail 1M123, Lotissement Gillet 1O310, Villa-lot de la tombola du Palais du travail 1M122, Jardins et Foyers 1O104, Villa Lafont 5J294, HBM rue Henri Legay 5J180, Rue Billon 5J20, Château Prat 278W2, Organismes de prêt 1O101)

Villa Lafont : textes, images, maquette et documentation issus de l’article Une villa d’ingénieur à Villeurbanne en 1921, Anne-Sophie Clémençon, la Revue de l’art, édition du CNRS, 1980

Extension contemporaine maison rue Billon : architecte Yannick Hoffert, avec l’aimable autorisation des propriétaires

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