Les logements
Les 1500 appartements sont répartis en six blocs sur deux rangées le long de l’avenue Barbusse et de la rue Michel Servet.
L’architecture est audacieuse : des immeubles élevés, qui débutent au niveau du cours Emile Zola par deux grandes tours de 19 étages constituent les portes d’entrée de la ville.
Leur construction a été possible grâce à l’utilisation de techniques de construction utilisées pour les gratte-ciel édifiés aux Etats Unis à la même époque : une ossature de métal et de béton armé habillée de murs de parpaing.
Terrasses, aération, suppression des cours intérieures remplacées à l’arrière par des redans, les préoccupations hygiénistes sont prises en compte : tout est fait pour faire circuler l'air et la lumière naturelle.
Cette conception est originale puisqu'elle combine plusieurs approches : les gradins, déjà expérimentes par Henri Sauvage à Paris, les redans, principe appliqué par Eugène Hénard, et deux tours, inspirées d'exemples venus des États-unis.
C’est aussi le confort dont disposent les appartements qui font à l’époque leur originalité.
Ils comportent entre 2 et 7 pièces, permettant aussi de loger des familles nombreuses. Les appartements les plus nombreux comportent 3 pièces. Les photographies qui nous montrent un modèle de cuisine et de salle de bain permettent d’apprécier l’avance de cette réalisation, à un moment où dans les villes, la plupart des logements ouvriers sont des taudis sans lumière, humides, sans eau à l’intérieur. Ici, on trouve salle de bain, évier avec eau chaude et eau froide, WC, mais aussi ascenseurs, branchement pour cuisinière électrique et la radio, chauffage central alimenté par une centrale thermique urbaine.
Témoignage de Mme Guivier, l'une des premières habitantes des Gratte-Ciel
J'habite 18, rue Paul Verlaine au 2ème étage dans un petit trois pièces. J'ai emménagé le 24 décembre 1932.
Mais avant d'habiter les Gratte-Ciel je demeurais au 70, rue des Charmettes près de la clinique. Nous étions dans une maison où de quatre locataires. Notre logement était au 1er étage, et les W-C. se trouvaient au rez-de-chaussée, et ce n'était pas commode. On se chauffait avec la cuisinière à charbon, il fallait aller pomper l'eau avec un grand balancier.
Nous avons eu une proposition pour venir habiter au Gratte-Ciel dans le premier bloc. Tout était en chantier, nous avons choisi un appartement rue Paul Verlaine, car le loyer était trois fois moins cher que sur l'avenue. Je crois me rappeler que la location devait être autour de 150 F.
La mairie n'était pas encore construite il fallait aller place Grand-Clément qui s'appelait place de la Mairie.
Devant chez nous la grande chaufferie avec sa grande cheminée qui chauffait bien, mais qui sentait bien mauvais aussi, parce qu'elle brûlait les immondices, alors, il fallait faire des pétitions car ça sentait véritablement trop mauvais.
A part ça c'était le confort, nous avions l'eau froide, l'eau chaude sur l'évier, vous vous rendez compte, les W-C. dans l'appartement, le chauffage central, plus de cuisinière à charbon, plus de cendre à vider. C'était le paradis pour nous.
La différence avec les logements de l'avenue, nous n'avons pas le vide-ordures, ni l'ascenseur.
De l'autre côté c'était les riches, voilà pourquoi nous avons pris de ce côté, nous étions jeunes et on débutait, nous n'étions pas argentés.
La rue Paul Verlaine s'arrêtait à cette époque à la rue Anatole France après c'était la rue Laval.
Où j'habite c'était le premier groupe, nous marchions dans la boue, les rues n'étaient pas faites, c'était un vrai bourbier. Mais nous étions tellement contents de ce confort par rapport à la rue des Charmettes, je vous redis ce chauffage, l'eau sur l'évier pour nous nous étions au paradis.
Il n'y avait pas de commerces, mon boulanger de la rue des Charmettes m'apportait mon pain, le laitier nous montait le lait, il avait sa boutique au commencement de la rue Paul Verlaine. Je mettais ma casserole dehors sur le palier avec l'argent sur une assiette, à cette époque il n'y avait pas de voleurs, mais parfois des clochards venaient boire le lait, mais c'était pas grave.
Je commence mes 90 ans le 21 février 1994, et suis veuve depuis 34 ans, mes deux grands garçons habitent l'extérieur de Villeurbanne et ne me laissent pas seule.
Si nous sommes venus aux Gratte-Ciel, c'est aussi que ça nous rapprochait de notre travail, mon mari et moi-même. On travaillait à l'usine BALLY-CAMSAT qui se trouve tout près d'ici, d'ailleurs nous nous sommes connus comme cela.
Moi à 19 ans, j'arrivais de Savoie et mon mari était lyonnais de la rue Paul Bert, nous nous sommes mariés après son régiment.
Mon mari était modeleur en chaussures, il a appris le métier sur le tas chez BALLY et puis un peu plus tard il est monté en grade.
Malgré mon âge et mes étages, je descends une ou deux fois par semaine, pour aller à Carrefour ou Monoprix faire mes courses, j'ai tellement l'habitude, mais je commence un peu à peiner, ça devient juste, il va falloir que je demande quelqu'un. Je fais tout toute seule, mon ménage, mon lavage, je n'ai pas d'aide-ménagère, vous savez je suis tellement difficile, maniaque, que j'ai peur de ne pas m'entendre.
Extrait de "Quand les Villeurbannais racontent leur ville" n°11 : "1934-1995, Les Gratte-Ciel ont soixante ans", mai 1994.