Un projet évolutif

Avant-projet du plan d'extension de Villeurbanne, 1926. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 6 Fi 1088. 1 2
Avant-projet du plan d'extension de Villeurbanne, 1926. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 6 Fi 1088.
Extrait de l'avant-projet du plan d'extension de Villeurbanne, 1926. AMV 6 Fi 1088. 2 2
Extrait de l'avant-projet du plan d'extension de Villeurbanne, 1926. AMV 6 Fi 1088.

Dans les années 1920, Villeurbanne est parsemée d'usines, de maisons, d'immeubles et de bidonvilles qui ont poussé dans le sillage de l'industrialisation rapide de la commune. Les industriels ont acheté de grands terrains agricoles facilement accessibles pour y implanter leurs usines et ateliers. De nombreuses habitations ont été construites à proximité de Lyon ou des usines, des grandes voies, du rail et des anciens villages ruraux (Cusset, Maisons-Neuves, Charpennes).

La loi Cornudet de 1919 oblige désormais les grandes agglomérations à se doter d'un plan d'aménagement, d'extension et d'embellissement pour organiser leur urbanisation. Dans l'agglomération lyonnaise, cette réflexion est déjà bien avancée, puisque le premier plan pour planifier son extension date de 1912. A Villeurbanne, Les logements et les services publics de proximité manquent. Dès son élection en 1924, Lazare Goujon organise la municipalité pour doter la commune d'équipements collectifs et d'un plan d'aménagement. Ce projet politique et urbain procède à la fois de l'hygiénisme et du socialisme municipal. Jean Fleury, un ingénieur nouvellement recruté, dirige les services techniques municipaux, qui deviennent une sorte d'atelier d'urbanisme et transforment ces ambitions politiques en opérations concrètes. Un plan parcellaire de la commune est d'abord levé. Puis, de 1926 à 1934, le plan d'aménagement et les règlements qui l'accompagnent connaissent plusieurs versions.

C'est dans ce contexte qu'est progressivement conçu le "Nouveau centre" de Villeurbanne. Lazare Goujon commence à y penser dès 1924, mais l'idée prend forme au fil du temps, des achats de terrains, des négociations réglementaires et de la mise au point de possibilités de financement.

En 1925, la Compagnie d’Application Mécanique (CAM), alors située sur l'emplacement actuel des Gratte-ciel, souhaite s'étendre. La commune négocie alors avec l'entreprise : elle viabilisera les rues nécessaire, mais en contrepartie, la CAM lui cède gratuitement un terrain de jardins ouvriers, un vaste quadrilatère entre la rue Anatole-France et la rue Germain (actuelle rue Louis-Becker). 

La première version du plan d'extension et d'embellissement de la ville est publiée la même année dans le Bulletin Municipal Officiel. Il est alors prévu d'implanter sur ce terrain une salle des fêtes, les bains-douches avec piscine que la municipalité souhaite réaliser depuis 1923, un groupe scolaire, des habitations et une maison du peuple. 

Une longue voie qui permet de relier cette place à Lyon et au centre historique de Villeurbanne (le quartier de Cusset) est alors imaginée. Elle ne sera jamais réalisée, sauf sur un petit tronçon, l'actuelle avenue Aristide-Briand. Mais son alignement détermine l'emplacement du central téléphonique automatique, premier bâtiment décidé et construit sur le terrain, suite à un accord entre la municipalité et l'Administration des Postes et Télégraphes.

Montage d'archives photographiques autour d'une vue aérienne de l'emplacement du projet avant 1932.
Montage d'archives photographiques autour d'une vue aérienne de l'emplacement du projet avant 1932.

Extrait du plan d'extension de 1932.
Extrait du plan d'extension de 1932.

Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 6 Fi 1066.

A partir de 1927, le projet d'un palais du travail, qui regrouperait certains établissements déjà prévus (salle des fêtes et maison du peuple) et un dispensaire se développe. C'est d'abord le dispensaire qui est construit, mais la conception d'un projet d'ensemble continue, avec plusieurs versions. Môrice Leroux, architecte de chantier parisien, gagne le concours. Il faut attendre 1932 pour que la décision soit prise d'ajouter au palais du travail les bains-douches avec piscine, que la municipalité envisage depuis longtemps. 

En temps, Lazare Goujon a été réélu et la CAM décide, suite à la crise de 1929 de quitter Villeurbanne. La municipalité en profite pour acheter les terrains au nord du terrain déjà acquis, entre la rue Anatole-France et le cours Émile-Zola. Elle envisage d'installer des écoliers dans ces locaux : le groupe scolaire prévu au départ dans cette zone n'a pas été construit et la population en âge d'aller à l'école continue d'augmenter dans la commune. Mais cette première idée sera abandonnée au profit d'une autre : agrandir le quartier déjà prévu.

L'hôtel de ville de l'époque, édifié sur l’actuelle place Jules-Grandclément et inauguré en 1904, est déjà trop petit et excentré. En construire un nouveau sur les anciens terrains de la CAM permettrait créer un nouveau centre pour Villeurbanne, dont l'urbanisation est assez éclatée. La décision de construire un nouvel hôtel de ville est donc prise au tournant de 1930. Le projet de d'urbanisme du Nouveau centre est conçu quelques mois plus tard, après la création de la Société Villeurbannaise d'Urbanisme (SVU). Il intègre les édifices existants ou en cours de chantier (central téléphonique, palais du travail) et le projet retenu pour l'hôtel de ville. Il tient aussi compte d'habitations existantes en bordure des terrains acquis par la municipalité, notamment au niveau des rues Michel-Servet, Racine et Paul-Verlaine. Il est lui-même intégré dans la nouvelle version du plan d'extension et d'embellissement qui est présenté en 1932.

Cette situation explique l'écart entre le projet dessiné de départ (comme en témoigne le dessin de Môrice Leroux) et la réalisation.

Elle explique aussi l'impression d'homogénéité de l'ensemble, malgré une relative l'hétérogénéité de la composition elle-même et les différences d'écriture architecturale entre le central téléphonique assez bas, les logements et le palais du travail plus modernes, l'hôtel de ville plus monumental, et les deux tours traversées par un imaginaire américain. 

En effet, le projet du Nouveau Centre relève plus de la conception collective que de l'oeuvre individuelle. Il est porté par une petite équipe d'hommes : Jean Fleury s'assure de la cohérence entre le plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension de Villeurbanne et le projet du Nouveau Centre. Il s'occupe aussi des questions de règlements urbains ou de réseaux. La conception et la mise en oeuvre des logements, le palais du travail et la place sont confiées à Môrice Leroux. Seul l'hôtel de ville est conçu par un autre architecte, Robert Giroud. Des courriers montrent que Lazare Goujon intervient aussi régulièrement auprès de Leroux pour insister sur la nécessaire monumentalité de l'ensemble. Tony Garnier, connu pour son projet utopique de "Cité industrielle", qui a inspiré plusieurs de ses réalisations pour la Ville de Lyon, participe de loin à la réflexion au sein des jury de concours pour le palais du travail et l'hôtel de ville. 

Ce processus d'adaptation du projet aux contraintes foncières explique aussi le caractère clos du quartier, ce qui est inhabituel pour un centre urbain. Les rues Racine et Paul-Verlaine étant déjà partiellement construites, il n'a pas été possible de réaliser de fronts bâtis homogènes en lisière du quartier. Par ailleurs, malgré les tentatives de la municipalité pour le désenclaver dès 1926, le principal axe qui déssert le quartier est le cours Émile-Zola au nord.

Môrice Leroux, Centre de Villeurbanne, Rhône. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 377.
Môrice Leroux, Centre de Villeurbanne, Rhône. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 377.
[Vue aérienne du quartier en cours de construction, printemps 1933. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 288.
[Vue aérienne du quartier en cours de construction, printemps 1933. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 288.
Photomontage à partir d'une carte postale colorisée de 1937. Seules les zones qui constituaient des contraintes pour le projet du Nouveau Centre ont été conservées en couleur. Source : archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 2 Fi 473.
Photomontage à partir d'une carte postale colorisée de 1937. Seules les zones qui constituaient des contraintes pour le projet du Nouveau Centre ont été conservées en couleur. Source : archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 2 Fi 473.
Jules Sylvestre, [vue d'ensemble prise du sommet d'une tour en direction du sud], avant 1934. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 289.
Jules Sylvestre, [vue d'ensemble prise du sommet d'une tour en direction du sud], avant 1934. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 289.
Jules Sylvestre, [Vue sur le nouveau centre depuis l'ouest , au croisement de la rue Racine et du cours Émile-Zola], vers 1934. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 333.
Jules Sylvestre, [Vue sur le nouveau centre depuis l'ouest , au croisement de la rue Racine et du cours Émile-Zola], vers 1934. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 333.
[Extrait d'une carte postale des années 1950 montrant les maisons sur la rue Racine, à l'arrière des Gratte-ciels]. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 289.
[Extrait d'une carte postale des années 1950 montrant les maisons sur la rue Racine, à l'arrière des Gratte-ciels]. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 4 Fi 289.
[Vue aérienne du quartier des Gratte-ciels après-guerre]. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 2 Fi 471.
[Vue aérienne du quartier des Gratte-ciels après-guerre]. Archives municipales de Villeurbanne / Le Rize, 2 Fi 471.
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