Et ils sont où les ouvriers ?

Et ils sont où les ouvriers ?

Quand Villeurbanne (se) raconte son histoire, elle se définit comme une ville industrielle, donc ouvrière. Pourtant, les ouvriers ne représentent plus aujourd’hui que 18 % de la population active, moins qu’au niveau national, alors qu’ils ont occupé près des deux-tiers des emplois jusque dans les années 1960.

Ayant pour mission de travailler sur la mémoire ouvrière de Villeurbanne, le Rize s’est naturellement posé la question : « Et ils sont où les ouvriers ? ». L’exposition Villeurbanne, la laborieuse ? avait déjà exploré en 2011 les rares traces des usines dans le patrimoine villeurbannais ; ici, ce sont plutôt les hommes et les femmes, leurs parcours et leurs valeurs qui seront à l’honneur.

Pour cela, l’équipe du Rize est sortie dans la ville à la rencontre des Villeurbannais. Pour discuter, débattre, confronter les idées. Le projet s’est construit à partir des nouvelles questions et des réponses multiples, apportées lors des échanges au coin des rues, à l’arrêt du bus, dans la cour des lycées ou sur les marchés.

Et ils sont où les ouvriers ? est donc une exposition sur les ouvriers, mais plus que ça : elle vous propose un débat sur la place du travail dans notre société, un forum ouvert sur la politique, les médias, la lutte des classes, le devenir de la condition ouvrière, l’école, le collectif, la transmission, l’évolution de la ville…

Vous y entendrez vos voisins, vos collègues, des habitants, des travailleurs, des chômeurs, des enfants, des citoyens… de multiples voix qui forment un fil rouge que le Rize vous invite à continuer à tisser avec nous.

La culture, outil de mobilisation collective ?

Si cette question se pose souvent au Rize, elle est décisive quand les " premiers concernés " par les sujets qu'il propose ne sont pas ceux qui fréquentent le plus les lieux culturels et les expositions : à la dernière enquête de publics, les ouvriers ne représentaient qu'1 % du public du Rize.

L'équipe du Rize a donc expérimenté de nouvelles méthodes de partage des savoirs, dans une démarche proche de l'éducation populaire. D'abord en sortant des murs, pour aller porter ses questions en " brigades mobiles " sur la place publique, et en consolidant ensuite ce dialogue avec les plus motivés par une enquête sur l'identité ouvrière. Enfin un temps collectif a proposé à toutes les personnes croisées de se réunir pour élaborer le fil conducteur de l'exposition.

Myriam Prévost, documentariste sonore, a suivi, capté et assemblé ces conversations, afin de vous permettre de les écouter à votre tour, au fil des pages de cette exposition virtuelle.

Villeurbanne, ville ouvrière ?

L’agglomération lyonnaise s’est construite, à son grand avantage, autour d’un bassin industriel polymorphe : chimie, textile, mécanique, pharmacie, biologie… A la différence du Nord et de la Lorraine, l’agglomération n’a pas subi les effets d’une désindustrialisation brutale d’une partie de ses actifs industriels, pas plus qu’elle n’avait eu à subir les effets du départ d’industries tenues pour stratégiques durant les guerres du 20e siècle ou enduré les effets de destructions massives.

Le maintien et le renouvellement du tissu industriel ont pu s’y effectuer sans à-coup majeur et ont conduit à la reconnaissance contemporaine de cinq pôles de compétitivité, dont deux tenus pour être de niveau mondial. Philippe Dujardin, politologue, résume ainsi : « Lyon n’a pas eu à vivre la fin d’un monde ». Et il esquisse quelques autres pistes d’interprétation de l’absence de patrimonialisation des mémoires industrielles et, partant, des mémoires ouvrières. En effet, nulle institution patrimoniale ne prend en charge cette histoire industrielle lyonnaise, à la différence de ce qui se pratique à Saint-Etienne avec le Musée d’art et d’industrie ou le Musée de la mine ou, dans une ville comme Manchester, avec son remarquable Musée des sciences et de l’industrie. Il note également que l’Université, très tard venue dans l’histoire de Lyon (1896), n’a pu générer une forte tradition historiographique favorable à la mise en exergue des savoir-faire lyonnais ; que si la légitimation récente de l’histoire orale a permis de collecter des fragments des mémoires ouvrières, il reste encore à mettre en cohérence ces micro-récits.

On peut ainsi imaginer que toutes ces raisons convergent pour rendre difficile la mise en œuvre d’une politique territoriale qui, à l’échelle de l’agglomération comme à celle de la ville de Villeurbanne, fasse le lien entre le passé et l’avenir et honore ce « génie du lieu » qui est de « penser avec les mains ».

Les invisibles

« Pour les médias, les ouvriers ont disparu, analyse Roger Cornu, sociologue. Les pourcentages sont trompeurs. Le nombre d’ouvriers n’a quasiment pas changé depuis 50 ans, plus ou moins 6 millions de personnes. Ce qui a changé, c’est la taille de la population active. Et alors que dans les années 1950 les ouvriers étaient concentrés dans de grosses entreprises, depuis les années 1990, plus de la moitié travaillent dans des entreprises de moins de 50 salariés. » Ce sont surtout les « bastions ouvriers », comme le charbonnage, la sidérurgie, le textile qui ont progressivement disparu.

Pourtant, cette catégorie semble devenue invisible sur les scènes médiatique, politique et culturelle. Selon le baromètre de la diversité à la télévision publié par le Conseil supérieur de l’audiovisuel en juillet 2011, les ouvriers, qui sont 12% de la population totale, ne représentent que 2% des personnes vues à la télévision. Alors que les cadres supérieurs, qui ne constituent que 5% de la population, en représentent 79%… Plus frappant encore : un seul élu ouvrier parmi les 577 députés de l’Assemblée nationale.

Les représentations sont centrées sur le conflit ou la pénibilité du travail, avec des euphémismes : l’ouvrier à la chaîne est devenu un opérateur, la grève un mouvement social, le harcèlement un risque psychosocial… Aujourd’hui, les ouvriers ne sont visibles que lors de catastrophes ou de grèves, parfois présentées comme des causes perdues d’avance.

L'album photographique présenté ici et conservé dans les archives du Rize présente les 730 membres du personnel de la Maison Dognin et Cie en 1910. Cette entreprise de dentelle mécanique, alors située à proximité des Gratte-ciel, était mondialement connue au début du 20e siècle. L'album regroupe, par service ou atelier, les brodeuses, apprêteuses et teinturiers, tullistes " dentelle ou unis ", dévideuses, raccommodeuses et dessinateurs. Ici la main d'oeuvre est qualifiée et c'est le nom des métiers qui est mis en avant par l'album. Ces salariés se définissaient-ils comme des ouvriers ? Il est difficile de le dire.

Identités ouvrières

Au sein du monde du travail, l'identité ouvrière se constitue à partir du 18e siècle et connaît son apogée dans les années 1950. Elle a évolué : l'ouvrier très qualifié d'hier correspond à peu près au technicien d'aujourd'hui. Les formes du travail ouvrier ont toujours été diverses (travail rural, à domicile, dans des ateliers, en sous-traitance...) et le mot ouvrier lui-même peut signifier implicitement une branche (industrielle), un niveau de qualification ou un avancement dans la carrière (par opposition à " apprenti " ou " manoeuvre ").

Un nouveau prolétariat

A partir des années 1980 se sont multipliées les thèses prédisant la disparition des classes sociales et l'avènement d'une " société des individus " sous l'effet de la consommation de masse, de la diffusion de l'éducation, de l'essor des services. Les ouvriers se sont en effet rapprochés des " cols blancs ". La majorité des ouvriers travaille dans le tertiaire (les services) : agents d'entretien, réparateurs, conducteurs d'engins, livreurs, manutentionnaires. A l'inverse, les emplois dans le tertiaire non qualifié sont marqués par la parcellisation des tâches et la pénibilité des conditions de travail.

Le mouvement social de grande ampleur de 1995 a relativisé cette représentation de la société française focalisée sur les classes moyennes. Mais la persistance d'inégalités structurées, liées à des positions hiérarchiquement constituées, semble induire que si des classes se maintiennent en théorie, elles ne forment pas automatiquement des collectifs capables de se mobiliser pour défendre leur cause. La fragmentation mais aussi la précarisation des travailleurs expliquent le refus d'identification au monde ouvrier et le manque d'unité du groupe.

Cet éparpillement est renforcé par la diminution d'une représentation syndicale ou politique des classes populaires, qui n'auraient ainsi pour exprimer leur mécontentement que le choix d'un vote de contestation. Un constat souvent un peu rapidement interprété et qui nécessite d'être éclairé en rappelant que le premier " parti " des électeurs populaires n'est pas le FN, mais l'abstention. À cet égard, il est utile de relever que le vote ouvrier pour le Front national attire davantage l'attention - et l'opprobre - que celui des professions libérales ou des petits patrons par exemple, pourtant proportionnellement plus fréquent.

L’imprimerie Arnaud s'installe à Villeurbanne en 1898 cours Tolstoï. Elle emploie, au début du 20e siècle, jusqu’à 300 personnes. Les Archives municipales ont acquis en 2012 cet album de photographies de l’imprimerie de cette époque présentant 35 photographies des ateliers et métiers de l’entreprise et constitue un témoignage précieux sur les conditions de travail de la fin du 19e siècle et l’évolution des techniques de l'imprimerie.

Images du monde ouvrier

Les photographies, cartes postales ou films permettent de recomposer une image du monde ouvrier à une époque donnée mais leur interprétation doit prendre en compte le contexte de production des photographies pour en saisir tout le sens. Au début du 20e siècle, les entreprises réalisent souvent des albums qui présentent les étapes de fabrication d’un produit ou les métiers d’une usine. Etant donné les possibilités techniques de l’époque, ces photographies ne représentent pas l’exacte réalité. Elles mettent en scène ce que les commanditaires considèrent comme important : le nombre des ouvriers, le travail d’équipe, le savoir-faire d’un employé, la modernité des machines…

Ces albums veulent montrer aussi la répartition « naturelle » des tâches : physiques ou techniques pour les hommes, délicates ou statiques pour les femmes (alors que selon les secteurs, les femmes utilisent également les machines). Le jour de la photographie est le jour où les uniformes officieux sont respectés : les ouvriers en chemise, les chefs d’équipe en gilet, les contremaîtres en blouse, les employés en costumes.

Par la suite l’évolution technique a permis la prise vue sur le vif. Les photographies poursuivent alors un but documentaire ou pédagogique, puis publicitaire à partir des années 1950. Chaque prise de vue est alors consciencieusement travaillée dans un objectif de communication : machines nettoyées, ateliers repeints, ouvriers sélectionnés. L’image des usines est lissée, comme au début du 20e siècle.

« La classe ouvrière n'est plus ce qu'elle n'a jamais été »

La formule est de Roger Cornu, sociologue, qui explique que la classe ouvrière a été beaucoup étudiée mais de façon partielle : on s’est beaucoup intéressé par exemple aux ouvriers travaillant à la chaîne dans l’industrie automobile, mais peu à ceux qui travaillent aux ateliers de réparation. Peu de travaux ont été consacrés aux ouvriers du secteur public ou à d’autres caractéristiques du groupe ouvrier comme l’éloignement de la culture intellectuelle dominante et la moindre adaptation de leurs enfants au système scolaire.

Roger Cornu évoque les préjugés qui jalonnent l’histoire ouvrière : « Au 19e siècle, l’ouvrier, c’était le barbare. Puis, début 20e on a commencé à le considérer comme un grand enfant à qui il fallait apporter la connaissance. Après-guerre, on l’a associé au modèle de la classe messianique qui devait faire la révolution. Et ces derniers temps, on est sur le parallèle ouvrier et Front national. De tout temps, la classe ouvrière a été vue par le prisme déformant d’orientations idéologiques ».

La lutte : l'usine Obsession

L’usine Obsession, située avenue Galline à Villeurbanne, est une manufacture de sous-vêtements (lingerie, corsetterie et maillot de bain) qui a souhaité déposer le bilan en 1975 en raison de la concurrence mondiale grandissante.

Le personnel, essentiellement féminin, organise alors l’occupation de l’usine, occupation appuyée par différents syndicats, notamment la CGT, mais aussi d’autres collectifs en grève comme les mécanos d’AMTEC (usine de machines-outils villeurbannaise en train de fermer ses portes elles aussi) ou la municipalité.

L’occupation dure 30 mois, au terme desquels la bataille est perdue pour les ouvrières. Elles sont obligées de rendre les clés de l’usine en 1978. L’histoire de cette occupation extraordinaire fait apparaître le courage et la ténacité de ces femmes dans une période encore très sexiste (le personnel d’encadrement était entièrement masculin par exemple) ainsi que l’amertume de la fermeture. L’usine elle-même, longtemps restée en friche, n’a été détruite qu’en 2011 et 2014, dans l'indifférence.

Rupture générationelle

Devant le constat de la dévalorisation grandissante de leurs métiers, les ouvriers vont de plus en plus pousser leurs enfants à faire des études. L'école est " progressivement apparue comme le lieu de report de toutes les aspirations déçues des familles ouvrières ; comme si les enfants avaient reçu par procuration la mission de sauver symboliquement l'honneur des parents, notamment celui des pères ". Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière

Mais en intégrant le lycée, professionnel ou général, les enfants d'ouvriers creusent progressivement un fossé entre les générations. Après leurs études, les jeunes qui se retrouvent à l'usine n'en possèdent pas les codes. Ils appliquent les règles, espérant progresser dans la hiérarchie mais se trouvent opposés aux anciens ouvriers qui leur reprochent de jouer le jeu de la direction. Ils ne sont pas intégrés aux rituels qui soudent le groupe et leur formation les rend parfois même physiquement différents : moins marqués par le travail physique, le travail de force, ils semblent " maniérés " aux yeux des ouvriers formés sur le tas aux difficultés de la chaîne.

La différence culturelle se ressent également dans les familles où le passage par le lycée a fait intégrer aux enfants la dévalorisation de la formation professionnelle et du travail manuel qu'exercent leurs parents. La distance se marque jusque dans leur vocabulaire plus soutenu et leurs attitudes plus policées. Les enfants vivent les difficultés et parfois la honte des transfuges de classe tout en craignant de reproduire l'avenir professionnel de leurs parents ; ces derniers souffrent de les voir se rapprocher des habitudes et des jugements bourgeois.

La dévalorisation de l'enseignement professionnel

Je me souviens que l'on s'indigna beaucoup dans ma famille quand la scolarité fut rendue obligatoire jusqu'à 16 ans : " A quoi ça sert d'obliger des enfants à continuer l'école si ça ne leur plaît pas, alors qu'ils préféreraient travailler ? " répétait-on, sans jamais s'interroger sur la distribution préférentielle de ce " goût " ou de cette " absence de goût " pour les études. L'élimination scolaire passe souvent par l'autoélimination, et par la revendication de celle-ci comme s'il s'agissait d'un choix ; la scolarité longue, c'est pour les autres, ceux " qui ont les moyens " et qui se trouvent être les mêmes que ceux à qui " ça plaît. " Didier Eribon, sociologue, Retour à Reims

C'est avec ses pairs que l'on a longtemps appris les métiers ouvriers. Puis la politique scolaire des années 1970 à 1980, visant à amener 80 % d'une génération au baccalauréat, a renforcé la prédominance des savoirs " académiques " et par contrecoup entériné l'infériorité de l'enseignement professionnel.

Voie de garage, orientation scolaire subie, il concerne pourtant 8 millions de jeunes entre 16 et 24 ans aujourd'hui. La reproduction sociale y est prégnante : parmi les enfants d'ouvriers qui ont eu leur bac en 2012, 31 % l'ont eu dans une filière générale, 23 % dans une filière technologique et 46 % dans une filière professionnelle. Chez les enfants de cadres supérieurs, les trois quarts ont eu un bac général, 14 % technologique et 10 % professionnel. Alors que l'enseignement professionnel prépare à des diplômes (CAP, BEP, Bac professionnel) qui correspondent aux emplois subalternes dans la hiérarchie sociale et les plus exposés au chômage. Seule exception : les quelques spécialités qui disposent pour diverses raisons d'une bonne reconnaissance du public (hôtellerie-restauration, mécanique moto...).

Par ailleurs, alors que les élèves des lycées professionnels sont majoritairement des enfants de l'échec scolaire, cette donnée cumulée avec d'autres facteurs comme la ségrégation territoriale des milieux populaires en banlieue, fait qu'on assiste à une forme " d'ethnicisation " des lycées professionnels, accentuant la dévalorisation des élèves, doublement stigmatisés par leur orientation et par leurs origines (d'après les sociologues Vincent Troger et Aziz Jellab).

L'exposition Et ils sont où les ouvriers ? a été conçue, produite et réalisée par Le Rize

Le Rize remercie pour leur collaboration la direction du développement de la Vie économique de Villeurbanne, le PAC (prêt aux collectivités) – bibliobus de Villeurbanne, la SEPR (Société d’enseignement professionnel du Rhône), le lycée Faÿs, l’Inspection du travail, l’Orage (coopérative d'éducation populaire), les Atelières (coopérative de lingerie – corsetterie), le club des Jacobins, le bar La Fraternelle, la MJC de Villeurbanne et l’ISH-CGT (Institut d’histoire sociale de la CGT).

Le Rize remercie également pour leur contribution toutes les personnes rencontrées au fil des enquêtes à l’extérieur et à l’intérieur de nos murs, enregistrées ou non, qui ont pris quelques minutes ou quelques heures de leur temps pour enrichir notre réflexion, ainsi que Manon Duret, étudiante en master d’histoire moderne et contemporaine à l’Université-Lumière Lyon 2, Sophie Béroud, sociologue à l’Université-Lumière Lyon 2, Philippe Dujardin, politologue et Vincent Veschambre, géographe.

Rédaction des textes

Le Rize

Reportages et réalisation sonore

Myriam Prévost

Création graphique

Graphica, Julie Bayard et Fanny Lanz

Crédits iconographiques archives

Cartes postales, images d’archives, portraits, albums : Archives municipales de Villeurbanne

Collections particulières : Christophe Coupaud, Louis Cordier

Crédits iconographiques images contemporaines

Gilles Michallet, Ville de Villeurbanne

SEPR

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