Communautés

 	Pasteure à l'espace protestant Théodore Monod de Vaulx-en-Velin © Fabien Collini

Dérégulation des identités religieuses « historiques », prolifération de nouveaux mouvements spirituels, incertitudes juridiques et politiques de la gestion publique du religieux : tous les pays occidentaux doivent faire face aujourd’hui à ces problèmes […] En France, cette redistribution de la donne religieuse intervient dans un pays qui découvre, non sans inquiétude, qu’il est devenu un pays multiculturel et multireligieux. Les identités communautaires qui s’affichent au nom de la démocratie dans le contexte culturel et social nouveau transforment la définition même de l’identité nationale, et avec elle l’ensemble des rapports du religieux, du politique et du moderne tels qu’ils se sont historiquement stabilisés depuis deux siècles.

Danièle Hervieu-Léger

Les religions gardent une fonction essentielle : elles créent du lien et constituent des communautés d’intérêts, forces de négociation dans l’espace public et dans les instances de décision, mais aussi des communautés de valeurs, et donc des réseaux de sociabilité et d’entraide. Or l’universalisme républicain français s’accorde mal de cet « entre-soi » et craint le « communautarisme » comme le diable. Alors même que le regroupement communautaire est bien plus souvent le résultat de l’échec des politiques urbaines de mixité sociale, notamment dans le parc de logement social vidé de ses classes moyennes, qu’une volonté de rester dans un rassemblement ethnique.

Que le regroupement soit souhaité ou subi, les communautés religieuses pratiquent au final souvent les mêmes « bonnes œuvres » : accueillir les personnes, notamment les derniers arrivés, et intervenir dans les tous les domaines de l’action humanitaire : enfance, emploi, habitat, accompagnement des personnes âgées. Elles en viennent parfois à prendre en charge les carences des services publics : l’implication des églises de tous bords dans l’accompagnement des roms dans les bidonvilles de l’agglomération lyonnaise l’a encore récemment démontré.

Les divers bricolages individuels, les identifications religieuses plurielles ou mixtes, brouillent un peu les frontières entre les religions et entre les croyants et incroyants (le believing without belonging, les sans domicile fixe de la croyance); par ailleurs et, pour partie en réaction à ce brouillage identitaire, des identités religieuses plus traditionnelles, voire intégristes et fondamentalistes, se réaffirment aussi dans toutes les religions. Il y a ensuite des mutations importantes dans la façon de vivre socialement le religieux : on appartient moins que l’on participe à ; on participe à des communautés locales sans forcément avoir un sens fort d’appartenance à une institution. La régulation institutionnelle verticale du religieux est de plus en plus supplantée par une régulation horizontale en réseaux. Le religieux vit à l’heure de la rencontre du local et du global.

Jean-Paul Willaime

Accompagner

La « civilisation paroissiale »

La division de Villeurbanne en paroisses répond au modèle universel de structuration et d’organisation de l’espace voulu par l’Église catholique et diffusé depuis le haut Moyen Âge : la paroisse désigne une communauté stable de fidèles dont la charge pastorale est confiée au curé, lui-même placé sous l’autorité de l’évêque diocésain. Au centre de ce territoire délimité, l’église paroissiale est plus qu’un édifice de culte : elle est aussi le lieu de rassemblement des croyants pour les fêtes et pour les rites de passage (baptêmes, mariages, enterrements), et le point névralgique autour duquel s’organisent la socialisation et l’encadrement à la fois spirituel et social des individus, à tel point que l’on a pu parler de « civilisation paroissiale » pour désigner l’ensemble des structures et des services ecclésiaux de prise en charge locale des habitants.

On ne saurait cependant parler de paroisse « totalisante », car l’Église catholique s’est heurtée à la concurrence d’autres modèles, comme celui du socialisme municipal à Villeurbanne. Surtout, les nouvelles paroisses urbaines taillées dans les anciennes au fur et à mesure de la croissance urbaine et démographique ont perdu leur prédominance dans l’animation de la vie sociale locale du fait d’abord de la laïcisation de l’école et de l’aide sociale (à partir de la fin du 19e siècle), puis de l’allongement de la scolarité et du recul de la pratique (à partir des années 1960). La fin de la « civilisation paroissiale » n’a pas alors signifié la fin de la paroisse, mais celle d’une situation historique propre au catholicisme occidental, héritée du concile de Trente au 16e siècle, où la paroisse était devenue la forme dominante de la vie chrétienne.

Il reste que, sans que l’on puisse parler de contre-société, la paroisse urbaine reprend en ville jusque tard dans le 20e siècle un modèle hérité du monde rural, dont la « cité paroissiale » de la Nativité à Villeurbanne offre une bonne illustration dès les années 1920 accueillie dans les trois écoles du Sacré-Cœur, de Saint-Joseph et de Jeanne d’Arc (renommée de la Nativité), la jeunesse catholique du quartier Grandclément se retrouve également dans les multiples patronages qui s’activent sous l’impulsion du P. François Boursier : société de gymnastique, fanfare, Cœurs vaillants, salle de spectacle et chorale La Sentinelle. La troupe théâtrale de « la Coulisse » assure chaque année des représentations de la Passion, à proximité immédiate du pensionnat de l’Immaculée Conception tenu par les religieuses de la Providence de Corenc.

Olivier Chatelan

Les banlieues et la religion

Si les mouvements religieux émergents en raison d’une immigration nouvelle suivent d’abord la logique de regroupement dans l’espace des migrants, ils peuvent également subir à plus long terme la dégradation de l’image de ces quartiers populaires. Dépassant le discours alarmiste des médias, qui amalgame volontiers religions, fondamentalismes et « ghettos », nombre d’élus retiennent des solutions pragmatiques pour faire face aux besoins des communautés religieuses dans les territoires en pleine expansion. À Vaulx-en-Velin par exemple, une synagogue, un temple protestant et une église catholique ont été inaugurés récemment, et bientôt une mosquée. Cette impulsion n’est pas due qu’à de seules raisons d’opportunités foncières de cette ville en pleine rénovation urbaine, mais aussi à une certaine bienveillance politique, puisque le maire y affirme « Les religions ont droit de cité : elles peuvent servir au vivre ensemble ». Une ville comme Bussy-Saint-Georges, intégrée à la ville nouvelle de Marne-la-Vallée a fait le choix de la construction d’une « esplanade des religions » qui va regrouper à terme un temple bouddhiste taiwanais, une pagode laotienne, une mosquée, un centre culturel arménien, un temple évangéliste, une synagogue…

Les religions et la commémoration

Pour les églises représentant des diasporas issues des guerres ou des génocides, le religieux peut représenter la continuité historique et culturelle de la communauté exilée. C’est le cas notamment à Villeurbanne de la communauté arménienne soudée autour de l’Église apostolique (située rue du Docteur Dolard pour une des aumôneries et à Lyon pour l’église principale) ou de l’Église gréco-catholique ukrainienne (église Saint-Athanase de Cusset). Elles créent une identité dans l’espace urbain qui semble plus pérenne que l’espace associatif ou du commerce ethnique et participent de la commémoration publique des évènements générateurs de cette coupure avec leur pays d’origine, inscrivant ainsi le récit de leur histoire dans celle du pays d’accueil.

La présence importante du judaïsme à Villeurbanne a une histoire relativement récente. C’est parce qu’il y avait du travail que des juifs, en majorité des Allemands fuyant le nazisme, se sont installés à Villeurbanne, comme de nombreux autres immigrés, à partir des années 1932-1933. Après la Seconde guerre mondiale une petite trentaine de familles se regroupent autour du premier oratoire fondé rue Malherbe en 1948.

Les réseaux de solidarité communautaire et les logements disponibles ont ensuite facilité l’installation des juifs rapatriés d’Algérie dans les années 1960. L’effet de proximité (lieux de cultes, commerces, écoles) explique le développement de la communauté juive villeurbannaise dans les vingt dernières années. L’ouverture de l’école loubavitch Beth Menahem ne date que de 1992.

« La » communauté juive de Villeurbanne est en fait composée d’au moins trois groupes qui se distinguent par l’origine ou la tradition : les ashkénazes (venant d’Europe centrale), les séfarades (du pourtour méditerranéen) et les loubavitchs (l’une des branches du renouveau religieux dit hassidique). Certaines se rattachent à un Consistoire central, d’autres non. Le mouvement du judaïsme libéral, présent à Lyon, est sur le point de s’installer à Villeurbanne.

Des liens se nouent entre ces différentes traditions, par la fréquentation des écoles, des lieux de culte ou des lieux associatifs culturels, mais les communautés ont chacune une pratique du judaïsme présentant des variations.

S'enraciner

L’Église des « Italiens »

Située rue Octavie, l’Église catholique de la Sainte-Famille est communément désignée comme « l’église des Italiens ». Si les Italiens sont effectivement nombreux dans ce quartier de Croix-Luizet en raison des opportunités de travail et des logiques des rassemblements familiaux, ce ne sont en fait pas eux qui sont à l'origine de l’édification de l’église. À leur arrivée au début du 20e siècle existait déjà une paroisse qui utilisait un préfabriqué comme chapelle, une baraque « Adrian » récupérée d’un cantonnement militaire. L’abbé Borde, nommé en 1920, entreprend de bâtir l’église actuelle, conçue par l’architecte Mortamet en béton armé, dans le style Art-déco. Les Italiens ont sûrement fait partie de la masse des souscripteurs mais aucun nom italien n'est cité dans les comptes-rendus de la pose de la première pierre en 1926. Prêtres locaux, bienfaiteurs (comme la famille Beaumont, des orfèvres lyonnais) ou paroissiens français, ce sont plutôt des « Amis de la Banlieue », prompts à aider de leur financement et de leur patronage la masse laborieuse des quartiers ouvriers.

Les Italiens sont plutôt considérés par l'Église comme une communauté à ramener dans son aire d'influence. Ils apparaissent donc assez vite dans les chroniques, à partir des années 1930, d'abord avec l’arrivée d’un missionnaire italien venu dire la messe en italien, par le développement d'une vie communautaire (patronage, cinéma, sport...) et enfin par l'organisation de la fête de Saint-Roch. La statue de San Rocco commandée par la paroisse au sculpteur Georges Salendre a d’ailleurs déplu aux paroissiens italiens qui en ont fait venir une autre d’Italie, d’un modèle traditionnel en plâtre plus à leur goût.

La Mission Italienne, proche du Consulat et donc du gouvernement fasciste, s’occupa rapidement de l’animation de cette paroisse, exportant son idéologie parmi les immigrés et sympathisants potentiels du régime de Mussolini. Le Consulat d’Italie tente alors de diffuser sa propagande et compte en retour sur l’influence de l’Église, soucieuse de lutter contre le communisme athée de la « banlieue rouge ». Les positions de l’Église étaient loin cependant de faire l’unanimité, car on trouvait toutes les nuances politiques chez les immigrés italiens. La mairie, selon ses tendances, socialistes ou communistes, laissait faire ou prenait position au travers d’interdictions de procession ou d’autorisation de prêts de salle.

Après la Seconde Guerre mondiale, la paroisse reprit ses activités dans un climat apaisé, et la fête de la Saint-Roch perdurera jusqu’à la fin des années 1960, le souvenir de sa gaieté recouvrant le reste.

Le judaïsme à Villeurbanne : une ou des communautés ?

La présence importante du judaïsme à Villeurbanne a une histoire relativement récente. C’est parce qu’il y avait du travail que des juifs, en majorité des Allemands fuyant le nazisme, se sont installés à Villeurbanne, comme de nombreux autres immigrés, à partir des années 1932-1933. Après la Seconde guerre mondiale une petite trentaine de familles se regroupent autour du premier oratoire fondé rue Malherbe en 1948.

Les réseaux de solidarité communautaire et les logements disponibles ont ensuite facilité l’installation des juifs rapatriés d’Algérie dans les années 1960. L’effet de proximité (lieux de cultes, commerces, écoles) explique le développement de la communauté juive villeurbannaise dans les vingt dernières années. L’ouverture de l’école loubavitch Beth Menahem ne date que de 1992.

« La » communauté juive de Villeurbanne est en fait composée d’au moins trois groupes qui se distinguent par l’origine ou la tradition : les ashkénazes (venant d’Europe centrale), les séfarades (du pourtour méditerranéen) et les loubavitchs (l’une des branches du renouveau religieux dit hassidique). Certaines se rattachent à un Consistoire central, d’autres non. Le mouvement du judaïsme libéral, présent à Lyon, est sur le point de s’installer à Villeurbanne.

Des liens se nouent entre ces différentes traditions, par la fréquentation des écoles, des lieux de culte ou des lieux associatifs culturel, mais les communautés ont chacune une pratique du judaïsme présentant des variations dans les rites, les chants et une observance plus ou moins stricte des préceptes religieux.

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