Rites

[La ritualité est] une pratique collective, qui dépasse le rationnel et qui permet à l’être humain de vivre les grands passages de l’existence en tentant d’y élaborer du sens par des gestes plus que par des mots.

Jean-Marie Gueulette

Église apostolique arménienne Saint-Jacques de Lyon © Bruno Ansellem

Chaque religion ou confession a codifié les gestes et les paroles propres à la célébration de son culte. Les occasions rituelles concernent la vie de la communauté, la vie familiale ou la vie spirituelle personnelle. Ce sont les rites périodiques (cérémonies), les rites de passage (naissance, puberté, mariage et mort), les rites d’intercession ou les rites individuels (prière).

En ville, les rites religieux posent concrètement la question des espaces disponibles : des lieux de culte pour pratiquer ensemble, des endroits pour se faire enterrer, de l’eau pour se faire baptiser… Comme le rite vaut parce qu’il reproduit un geste à l’identique, il est donc par nature difficile à articuler avec le changement.

Selon les enjeux (parfois existentiels) ou les territoires, crispations et extrémismes sont parfois le lot des acteurs religieux comme des pouvoirs publics. La vie urbaine contemporaine interroge l’adaptation de certains rites à la tradition laïque française : négociations et ajustements sont nécessaires, ce que les Canadiens nomment les « accommodements raisonnables ».

Bâtir

Depuis 1905, la construction des nouveaux lieux de culte, ainsi que leurs frais d’entretien et de fonctionnement sont de l’entière responsabilité des organisations religieuses. Contraintes aux mêmes règles que pour les autres bâtiments, les associations cultuelles doivent disposer d’un terrain et d’un permis de construire. Cependant, la dimension symbolique de ces édifices, qui rend visible la présence d’une communauté religieuse, cristallise parfois d’autres enjeux politiques ou sociaux. Il n’est pas rare que les riverains cherchent à s’opposer à ce type de projets ou que des municipalités freinent leur réalisation. La construction de la Grande Mosquée de Lyon, par exemple, a exigé près de quinze ans de gestation et de batailles juridiques.

L’architecture et le patrimoine religieux

Les églises catholiques les plus anciennes appartiennent au patrimoine public de la commune de Villeurbanne. Il n’en est pas de même pour les édifices les plus récents, dont certains, plus ou peu utilisées, peuvent être vendus par le diocèse de Lyon et démolis. C’est le cas des églises du Cœur Immaculé de Marie (rue Richelieu) et de Notre-Dame de l’Espérance (rue Francis-de-Pressensé).

En terre d’immigration, l’architecture religieuse et ses symboles (minarets, pagodes, statues…) s’adaptent au contexte géographique et économique local : ainsi nombre de lieux de culte associés à des groupes de migrants se fondent dans le paysage en s’installant d’abord dans des locaux temporaires. Il peut s’écouler un temps assez long avant que le groupe ne réussisse à réunir les ressources nécessaires pour aménager un lieu de culte plus adéquat et d’usage exclusif.

Autre exemple, l’adaptation aux fonctions nouvelles. Ainsi par exemple, la mosquée adopte souvent la forme d’un centre communautaire. Outre des espaces dédiés à la prière, on y retrouve fréquemment des salles de classe pour l’enseignement aux adultes et aux enfants, une bibliothèque, des espaces consacrés aux activités communautaires et de loisirs… Ce type de mosquée polyfonctionnelle n’a pas lieu d’exister dans les pays musulmans, où les fonctions sociales et culturelles sont prises en charge par d’autres institutions (écoles, organismes de loisirs, etc.).

Edifier

L’Église catholique est l’institution religieuse qui a historiquement le plus marqué le paysage urbain villeurbannais. Comme dans le reste de l’agglomération lyonnaise, le maillage religieux est ancien. L’église Saint-Julien (aujourd’hui Saint-Athanase, accueillant le rite catholique ukrainien), située sur la butte de Cusset à l’abri des inondations du Rhône et de la Rize, a longtemps été le seul édifice de culte de Villeurbanne. C’est essentiellement à partir du premier tiers du 19e siècle, avec les débuts de l’industrialisation, que commence à se poser la question de nouveaux lieux de culte dans cet espace encore largement rural et situé aux confins du diocèse de Grenoble. En particulier, les quartiers villeurbannais au contact direct de Lyon sont alors en voie de peuplement rapide. La mairie jusque-là située rue Pierre-Baratin est transférée place Grandclément en 1831 et l’église de la Nativité est construite sur la place à partir de 1830.

La vie religieuse villeurbannaise est rythmée pendant près d’un siècle, entre les années 1870 et 1960, par la construction de nouvelles églises, de plus en plus excentrées vers l’est : l’église du Cœur-Immaculé-de-Marie en 1842 dans le quartier de la Ferrandière ; Sainte-Madeleine-des-Charpennes en 1872 ; la Sainte-Famille construite en 1927 et fréquentée par la forte communauté italienne du quartier de Croix-Luizet ; Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus en 1931. Le rattachement des paroisses de Villeurbanne au diocèse de Lyon en 1954 et la mise en œuvre d’une véritable politique d’équipement religieux dans l’agglomération sous l’égide de l’Office diocésain des paroisses nouvelles créé en 1958 conduisent à l’édification de nouvelles églises marquées par l’architecture fonctionnaliste des Trente Glorieuses, comme Saint-François-Régis en 1961, Notre-Dame d’Espérance en 1965, ou la nouvelle église Saint-Julien de Cusset achevée en 1969.

Pour les communautés juive et musulmane de Villeurbanne, la construction d’un lieu de culte est plus récente. La synagogue de la Fraternité, bâtie avec l’aide de jeunes volontaires allemands protestants de l’Aktion Sühnezeichen (Action pour le repentir), est inaugurée en 1964. L’installation à Villeurbanne de familles juives séfarades en provenance d’Afrique du nord à la fin de la guerre d’Algérie renforce la présence du judaïsme dans la commune. La synagogue de la rue Malherbe est agrandie en 1984. La mosquée Othmane existe depuis 1996, mais dès le début des années 1980, les Sœurs franciscaines avaient prêté une salle à un groupe de pères de famille musulmans à proximité immédiate du quartier HLM des Buers pour servir de lieu de rencontre et accueillir les mariages.

Olivier Chatelan

Scander

La visibilité religieuse de la ville passe aussi par des manifestations spectaculaires, entraînant des déplacements de foule qui mettent en acte une lecture et une organisation significative de l’espace, jouant aussi bien du rejet que de l’appropriation.

Bruno Dumons et Bernard Hours

Navaratri et Divali pour les hindous, Asala et Vesak pour les bouddhistes, Pessakh et Rosh Hashana pour les juifs, Ramadan et Aïd El-Fitr pour les musulmans, Pâques et Noël pour les chrétiens… autant de fêtes et de cérémonies, autant de manières de rythmer le temps et de former le calendrier.Le contrôle du temps est essentiel pour modeler les esprits et le corps. Il délimite ce qui est sacré de ce qui ne l’est pas. Il impose des interdits et favorise les festivités. Il oblige à se souvenir et provoque la réflexion. Respecter un calendrier, en accepter la mesure, c’est admettre une identité.Quel jour doit être férié ? Le vendredi musulman, le samedi juif ou le dimanche chrétien ? Faire cohabiter autant de conceptions est un défi pour le vivre ensemble. C’est une richesse si chacun comprend que le calendrier n’est pas une donnée objective mais une projection des croyances. C’est un problème lorsque d’autres veulent rompre avec les traditions et contraindre les autres. Dans une société laïque, l’État est le garant d’un temps à la fois désacralisé et héritier d’un long passé.Dis-moi ce que tu fêtes, je te dirai ce à quoi tu crois ? Tel pourrait être l’adage pour distinguer les croyants.

Philippe Martin

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