Croyances

Église évangélique du Réveil © Bruno Amsellem
Église évangélique du Réveil © Bruno Amsellem

Parler de fait religieux consiste à envisager autre chose qu'une histoire des opinions, […] et même quelque chose de plus qu'une intime espérance ou qu'une option spirituelle. En effet, le fait de conscience est un fait de société et un fait de culture, un fait social total qui déborde le sentiment privé et l'inclination individuelle. […] Outre une liturgie, les cultes organisent surtout une économie, scandent les heures et polarisent l'espace, déterminent ce que nous mangeons, comment nous nous habillons, avec qui nous nous marions et où nous nous faisons enterrer. […] Religion et laïcité sont des mots qui sentent encore la poudre, même au cœur d'un pays et d'un continent qui tranchent avec tous les autres par une sécularisation avancée et où pourtant le religieux continue, par maints biais, de faire mouvement.

Régis Debray

Laïcité : la loi de 1905 et sa réception

La loi du 9 décembre 1905 de Séparation des Églises et de l’État est le fondement de la laïcité en France depuis plus d’un siècle. Le vote de la loi est intervenu dans une conjoncture de crise diplomatique entre la France et Rome mais il faut le replacer dans un contexte plus large de divorce entre, d’une part, l’Église catholique alors très majoritairement opposée à la modernité politique et intellectuelle et, d’autre part, la République laïque, démocratique, anticléricale.

Le texte de la loi est un compromis, auquel ont contribué plusieurs parlementaires dont Francis de Pressensé, député socialiste du Rhône entre 1902 et 1910. Désormais, « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » : l’article 2 met fin au régime concordataire qui datait de la période napoléonienne. Deux principes de la laïcité française peuvent être dégagés du texte de loi. D’abord la neutralité de l’État en matière religieuse, qui signifie la disparition du budget des cultes : les Églises doivent désormais subvenir financièrement à leurs besoins, par exemple pour la construction de nouveaux lieux de culte. Ce fut le cas pour les huit églises catholiques et tous les lieux de cultes des autres religions construits à Villeurbanne après 1905. Ensuite, la liberté de conscience, énoncée par l’article premier, affirmation libérale de la primauté de l’individu et de son autonomie.

En 1906, la crise qui s’ouvre a pour origine à la fois la question des inventaires – le transfert des biens d’Église à des « associations cultuelles » nécessite « l’ouverture des tabernacles » – et l’intransigeance du pape Pie X, qui dans l’encyclique Vehementer Nos condamne la loi de Séparation comme « profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu » et « contraire aux droits essentiels et à la liberté de l’Église ». Longtemps combattue par les évêques, la laïcité est aujourd’hui défendue par les responsables religieux comme socle d’une citoyenneté au service du vivre-ensemble.

Olivier Chatelan

L’application de la loi de 1905 par la municipalité de Villeurbanne a connu des évolutions. Au début du 20ème siècle, sous la République radicale, des maires libres-penseurs ou francs-maçons mènent une politique anti-cléricale. En 1906 par exemple, on décide de faire enlever la croix du Luizet, qui avait été érigée et bénie en 1714 par le curé de Saint-Julien de Cusset. Remisée dans le jardin d’un particulier, elle est finalement rachetée par la mairie en 2006 et installée à titre patrimonial dans le parc Alexis Jordan. Dans les années 1920-1930, le soutien municipal à l’action sociale laïque (patronages, hôpital-hospice, actuel lycée Frédéric Faÿs) se heurte parfois aux positions hostiles du clergé catholique qui y voit un empiètement sur ses prérogatives traditionnelles.

Plus récemment, la diversification des religions liées aux migrations a conduit les autorités municipales  à adopter une attitude nouvelle : depuis Charles Hernu, le dialogue est ouvert avec les communautés religieuses, non sans susciter parfois la contestation des militants de la laïcité.

Cohabiter

On les aperçoit quelquefois le dimanche, au hasard d’un déplacement en auto sur des rues commerciales peu fréquentées à cette heure. Ils surprennent. Que font là, peu après midi, ces petits groupes d’adultes noirs tout endimanchés qui semblent sortir de nulle part et qui devisent aimablement entre eux avant de se disperser, certains attendant le tramway, d’autres montant dans leurs autos ? Pourquoi être habillés comme s’ils sortaient d’une réception, à cette heure, alors que les rares passants portent des vêtements de fin de semaine un peu négligés ? Ce sont probablement des Africains, pense-t-on spontanément. Mais que font-ils là ?Le promeneur curieux apprendra beaucoup plus tard qu’il a été témoin de la sortie du culte dominical d’une des multiples Églises pentecôtistes rassemblant des Français d’origine africaine dans des salles qui n’ont rien pour les distinguer des locaux commerciaux des alentours. Plus tard encore s’imposera l’idée d’aller à la rencontre de ces nouvelles communautés ethnoconfessionelles pour les découvrir et tenter de discerner quel est le rôle que joue leur appartenance religieuse dans le processus de recomposition identitaire qui traverse tous les groupes immigrants.L’identité de la population d’accueil change aussi plus qu’on veut bien l’admettre. Les personnes et les communautés se rencontrent dans la ville, cachant le plus souvent cette part invisible d’eux-mêmes où se loge une dimension religieuse multiforme mise trop souvent à mal par de silencieuses exclusions.

Louis Rousseau

Coexister

Les expressions « remarquables » des croyances sont vécues au mieux comme une source de curiosité, au pire comme une provocation. Quand les croyances sont minoritaires, les signes ostensibles sont souvent vus comme ostentatoires.

Les minorités religieuses

Les mouvements religieux minoritaires peuvent poser une question d'ordre public. Pour autant, les chercheurs sont mal à l’aise avec la notion de secte, refusant d’établir des hiérarchies entre anciennes religions majoritaires et nouveaux mouvements spirituels, mêmes marginaux. La Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, créée en 2001) a renoncé elle-même à la notion de secte, pour lui préférer la notion de dérive sectaire, définie comme un « dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes ».

Le caractère minoritaire peut évoluer. Dans le cas de l'Islam, la pratique religieuse des premiers immigrants a d’abord été reléguée dans une pièce aménagée d’un foyer d’immigré ou dans un bâtiment existant, garage ou entrepôt, transformé en mosquée. La société française a vécu en conséquence la peur de l’Islam « des caves » autant que le rejet des « prières de rue ». Ce qui est perçu parfois comme de la provocation est souvent une situation due au manque de place en rapport avec le nombre croissant de musulmans dans la société française (le Conseil français du Culte musulman fait le constat qu’à ce jour 850 000 personnes seraient pratiquantes pour 300 000 m² seulement de lieux de culte). Aujourd’hui seconde religion nationale, mieux représentée du point de vue institutionnel, l’Islam de France entend se faire une place dans un paysage religieux « officiel » et construire des mosquées plus grandes, plus visibles et plus centrales. Les musulmans sont d'ailleurs surtout confrontés à la difficulté de rassembler les fonds nécessaires à la construction. Les courants évangéliques, plus récemment arrivés, méconnus et donc inspirant méfiance aux voisins et aux municipalités, rencontrent actuellement plus d’obstacles à l’implantation de nouveaux lieux de cultes.

Les signes visibles et ostensibles

Le port de signes religieux visibles fait l’objet d’un vif débat politique dans la société française depuis le début des années 1990. Six ans après la loi de 2004 qui interdisait dans les établissements scolaires « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse »,  est promulguée en 2010 la loi interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public, selon le principe que « La République se vit à visage découvert ». Alors que le port de la burqa ou du niqab ne concerne qu'une infime minorité de femmes (2 000, selon le Ministère de l’Intérieur, à comparer aux 5 millions de musulmans français), cette loi a eu pour effet de renforcer les représentations négatives et la peur de l’islam en France.

Cette pratique du vêtement ostensible est également l'un des indices de la présence de la population juive de Villeurbanne. Elle est rendue visible dans l’espace public par des pratiques vestimentaires distinctives et par les allées et venues dans le quartier, entre lieux d’habitation et lieux de cultes, rythmées par le temps religieux : heures de prière à la synagogue, promenade les jours de shabbat (qui impose, entre autres prescriptions, de se déplacer uniquement à pied).

Mais si pour le regard extérieur, il s’en dégage une impression d’unité apparente, les choix individuels liés aux vêtements, aux cheveux ou au port de la barbe reflètent les multiples interprétations d’une même loi, selon plusieurs degrés de pratique ou d’appartenance à différents courants religieux, qui conduisent à diverses manières de vivre son identité religieuse.

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