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Francis de Pressensé

Cet aristocrate parisien converti à la cause ouvrière, journaliste ami de Zola et de Jaurès, ardent défenseur des droits de l’Homme, a marqué l’histoire de la ville. Député de la circonscription qui comprenait Villeurbanne entre 1902 et 1910, il a obtenu l’abandon du projet d’annexion par la ville de Lyon et a protégé les ouvriers grévistes villeurbannais dans les mouvements sociaux du début du XXe siècle.

Portrait de Francis de Pressensé (ph. Gerschel)
affiche de propagande contre l'annexion de la commune de Villeurbanne à la ville de Lyon (AMV 8Fi 52)
Déclaration de candidature de F. de Pressensé, législatives de 1906 ( ADR 3M1361)

Auteur(s) : Alain Belmont, professeur d'histoire moderne, Université Grenoble-Alpes, LARHRA (UMR CNRS 5190), Dominique Grard, archiviste, Ville de Villeurbanne

Les origines d’une grande figure du socialisme

Fils d’un pasteur protestant et d’une romancière, Francis de Hault de Pressensé, naît à Paris le 30 septembre 1853. Il étudie le droit à l’université avant d’entamer une carrière de diplomate en Turquie et à Washington, puis de journaliste au Temps, l’un des plus grands quotidiens de la Troisième République. Ses convictions politiques penchent alors à droite : ses adversaires reprocheront toujours à « l’aristocrate de Pressensé », d’avoir rédigé « de nombreux écrits religieux ».
Alors qu’il est âgé d’une quarantaine d’années, la condamnation du ­capitaine Dreyfus pour trahison et la vague d’antisémitisme qui ­s’ensuit bouleversent sa vie et ses idées. En 1898, après qu’Émile Zola ait publié son fameux « J’accuse » dans le journal L’Aurore, Pressensé rejoint les rangs des dreyfusards et participe à la fondation de la Ligue des Droits de l’Homme. L’ancien partisan de la bourgeoisie qu’il était se convertit alors au socialisme et défend la cause ouvrière et populaire. Ce revirement spectaculaire lui vaut de nombreux ennemis et plusieurs tentatives d’assassinat. Il ne se tait pas pour autant et met sa plume au service de L’Aurore, alors dirigée par Georges Clemenceau. Il devient l’ami de Zola et de Jaurès, et toute la France connaît désormais son nom.

Le député du Rhône (1902-1910)

Quatre ans plus tard, le journaliste parisien fait son entrée en politique, lors des élections législatives de 1902.

Dans le Rhône, la croissance de la banlieue de Lyon oblige le ministère de l’Intérieur à créer une nouvelle circonscription électorale incluant l’Est lyonnais et les communes des Monts d’Or. En lui donnant des contours aussi torturés, le gouvernement Radical (centre-droit) ­espère contrebalancer le vote ouvrier des Villeurbannais. Sur place, l’arrivée de Pressensé a été soigneusement préparée. Le docteur Grandclément soutient sa candidature avec acharnement, comme le maire de Lyon Victor Augagneur, les partis de gauche et la presse régionale. Pressensé, quant à lui, multiplie meetings, affiches et articles exposant son programme : « Citoyens, la Révolution a fait la France actuelle. Elle a donné à la démocratie l’arme avec laquelle elle peut et doit conquérir la ­plénitude de ses droits. Il faut ­continuer pacifiquement à la ­mener à son terme social. Au nom de la France républicaine et ­socialiste, je m’offre à vos suffrages pour cette besogne de salut public ». En avril 1902, il est élu avec 64 % des suffrages d’un peu plus de 10 000 votants.
Pendant toute la durée de son mandat, Francis de Pressensé ­effectue d’incessants va-et-vient entre l’Assemblée nationale et sa circonscription. Ainsi, assiste-t-il, le 7 février 1904, au grand banquet donné à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle mairie de Villeurbanne. Il s’illustre dans la lutte contre le projet d’annexion de Villeurbanne par la ville de Lyon. En 1902, dès le lendemain de son élection, garantissant à l’adjoint au maire qu’il « écoutera les griefs légitimes des représentants villeurbannais contre la nouvelle agression de M. le maire de Lyon », il l’assure « de son entier et actif dévouement pour s’efforcer de parer le coup qui menace Villeurbanne [...] et pour la défense énergique de son autonomie et de son existence individuelle [1] ». Il s’associe aux représentants villeurbannais qui raillent « cette prétention de la municipalité lyonnaise de faire le bonheur des villeurbannais malgré eux[2] ». Chargé par le conseil municipal de Villeurbanne de représenter ses desiderata devant le Parlement[3], il parvient à faire échouer définitivement le projet d'annexion en 1906.

Sur sa circonscription, il est également actif en matière sociale : pour exemple, en janvier 1904, il accorde son soutien aux grévistes du tissage mécanique, dont « Villeurbanne compte une très forte proportion,  corporation si intéressante dans sa lutte pour son droit ». L’usine de filature de schappe Villard est par exemple l’un des plus gros employeurs. Il sollicite l’aide de la commune « de la seule façon effective, en mettant à leur disposition des bons de charbon[4] », la municipalité lyonnaise assurant, quant à elle, la nourriture des grévistes par des cantines. Il espère ainsi que « le conseil municipal et l’administration de la plus grande commune de sa circonscription ne voudront pas faillir à l’espoir d’ouvriers et d’ouvrières qui défendent une cause sacrée et qui ont nourri leurs grèves avec tant de dignité, de sagesse et de modération. » [5]

Preuve de sa popularité, en 1906, les électeurs le réélisent député dès le premier tour, en lui accordant près de 60 % des voix. Pourtant, aux élections législatives de 1910, il est battu, là aussi dès le premier tour. Bien qu’il soit unanimement reconnu à gauche pour ses idées progressistes, les Villeurbannais ne lui pardonnent pas les trop fréquentes absences induites par ses responsabilités nationales et une santé déficiente. Pressensé retourne alors au journalisme.

Le défenseur de la paix et des droits de l’Homme

 À Paris, il se bat pour faire adopter la loi de ­séparation de l’Église et de l’État, et pour instaurer la démocratie et les droits sociaux : secret du vote pour les électeurs, réforme de la magistrature, caisses de retraites ouvrières et ­paysannes,  impôt sur le revenu progressif et global, caisses de chômage, refonte de la loi sur les accidents du travail et limitation légale de la journée du travail.

Ce farouche défenseur de la paix et des droits de l’Homme appelle aussi au vote des femmes, aux droits des peuples « indigènes » et même à la création d’un « arbitrage international » préfigurant l’ONU. Il rejoint dès lors les plus grands hommes politiques de son temps. Devenu président de la Ligue des Droits de l’Homme en 1903, il participe avec Jaurès à la fondation en 1905 de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), l’ancêtre du Parti ­socialiste.

La voix de l’Arménie

Francis de Pressensé consacre sa vie à de nombreuses causes humanistes, entre autres à un projet d’États-Unis d’Europe, présenté en 1903 devant l’Assemblée nationale et dont il espérait qu’il ­pourrait mettre fin aux guerres sur le Vieux continent. Il dénonce aussi à maintes reprises les massacres perpétrés par l’Empire Ottoman contre les Arméniens, malheureusement sans succès. 
Un fascicule anonyme édité en 1902 [6] relaie ses prises de parole, bien avant le génocide de 1915-1916 : « Il faut entendre Pressensé parler de cette innocente Arménie, dont le Sultan a exterminé la population par des assassinats qui ne sont égalés que par les crimes de Caligula et de Néron. Et il faut l’entendre aussi quand, avec des accents poignants, puisés dans la raison et dans le cœur, il s’élève contre la lâcheté de l’Europe en général [qui a] laissé assassiner des vieillards et des enfants, violer des fillettes et des mères et laisser exterminer un peuple pour satisfaire le goût du sang… ».

Il meurt le 19 janvier 1914, quelques mois avant Jaurès et sans avoir vu éclater la Première guerre mondiale, qu’il avait tenté d’empêcher.




Notes

[1] Francis de Pressensé, courrier du 4 mai 1902, (AMV, Fonds Maynard, manuscrits autographes n°244).

[2] Fleury-Ravarin, Chambre des députés :  rapport fait au nom de la 12ème commission d’intérêt local chargée d’examiner le projet de loi tendant à annexer à la ville de Lyon la commune de Villeurbanne, 1905, p.18

[3] Par une délibération du conseil municipal de Villeurbanne du 24 mars 1905, qui explique tous les motifs de l’opposition à l’annexion.

[4] Francis de Pressensé, courrier du 7 janvier 1904 (A.M.Villeurbanne, Fonds Maynard, manuscrits autographes n°244).

[5] Ibid.

[6] Fascicule « F. de Pressensé, propagande, avril 1902 », (A. D. Rhône, 3M1356)


Bibliographie

Fabre (Rémi), Francis de Pressensé et la défense des Droits de l’Homme : un intellectuel au combat, Rennes, Presses Universitaires, 2004, 418 p.

Raymond (J.), « Pressensé Francis Dehaut (de) », dans Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome 14, Les éditions ouvrières, 1976, p. 313-315.(cote AMV 2C3643)


Sources

Archives départementales du Rhône

1M 88 : projet d’extension de la commune de Lyon à l’Est : rapports généraux, correspondance, délibérations des conseils municipaux, dossiers de presse (1903-1904)

3 M 1356 : élections législatives des 27 avril et 11 mai 1902 : déclarations de candidature, professions de foi ...

3M 1361 : élections législatives des 6 et 20 mai 1906 : déclarations de candidature, campagne électorale ...

3M 1364 : élections législatives des 24 avril et 8 mai 1910 : déclarations de candidature, campagne électorale, résultats.

 

Archives municipales de Villeurbanne

3D 1 : Projet d'annexion : demande de la municipalité de Lyon de modifier ses circonscriptions cantonales : courrier (1898), plan dessiné en couleur des cantons, courrier du maire de Lyon (1900), rapport imprimé "Observations relatives au projet de division de la ville de Lyon en 14 cantons et en 8 arrondissements de Justices de Paix" ; copie de courrier de protestation des maires des communes de Bron, Caluire, Saint-Rambert, l'Ile Barbe, Vénissieux et Villeurbanne ; état indiquant la division des populations annexées entre les 3 sections électorales de Villeurbanne. Courriers, délibérations des communes de Lyon et Villeurbanne (1905-1909).

 3D 2 : Pétitions contre le projet d'annexion ; documents imprimés : rapport de la commission spéciale de la commune de Villeurbanne (25 mars 1903), rapport du commissaire enquêteur annexe au Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon du 19 juillet 1903, plan du projet d'annexion de territoires suburbains d'après le rapport de Fleury-Ravarin (1908) ; coupures de presse (1901-1906).

Fleury-Ravarin, Chambre des députés : rapport fait au nom de la 12ème commission d’intérêt local chargée d’examiner le projet de loi tendant à annexer à la ville de Lyon la commune de Villeurbanne, 1905, 146 p.

3C 198 : « Francis de Pressensé 1853-1914 : l’homme et son œuvre », Les Cahiers des Droits de l’Homme, 30 janvier 1934, p. 52-65.

Belmont (Alain), "Francis de Pressensé, injustement méconnu", Viva Magazine, n°257, juillet-août 2012, p. 22-23


Thèmes : Histoire, Politique

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