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JEANNE DESPARMET-RUELLO – 1847-1937

Pionnière de l’éducation féminine, Jeanne Desparmet-Ruello a commencé sa carrière en tant qu’enseignante à Bordeaux, tout en suivant des cours approfondis de mathématiques à une époque où ni les études, ni les disciplines scientifiques ne sont ouvertes aux femmes. Elle obtient son baccalauréat puis sa licence. Ses diplômes et ses qualités d’enseignante lui valent de devenir ensuite directrice de trois établissements scolaires, dont les premiers lycées de jeunes filles de France à Montpellier puis à Lyon. C’est à Villeurbanne qu’elle choisit de vivre ses dernières années.

Jeanne Desparmet-Ruello et ses trois enfants (mention manuscrite de Jeanne Desparmet-Ruello). Crédit photographique : droits réservés Raymond Desparmet. ©
sous la photo : Les petites RuelLes petites Ruello (mention manuscrite de Jeanne Desparmet-Ruello). Assise à gauche : Jeanne / assise à droite : Marie / debout à gauche : Julie / debout à droite : Louise, assise à gauche : Jeanne / assise à droite : Marie
Jeanne  Ruello - 1879. Crédit photographique : droits réservés Raymond Desparmet ©
Jeanne Desparmet-Ruello, 4e en partant de la gauche, entourée des professeurs du lycée en 1884. Crédit photographique : droits réservés Raymond Desparmet ©.
La leçon de gymnastique au lycée de jeunes filles de Lyon (1902-1903). Mention manuscrite d'Hélène Desparmet. Crédit photographique : droits réservés Raymond Desparmet ©.

Auteur(s) : Paul Claire, Professeur agrégée de lettres au lycée Édouard Herriot (Lyon 6e), docteure en lettres, romancière et biographe de Jeanne Desparmet-Ruello

Les années de formation

            Jeanne Desparmet-Ruello est née Jeanne Ruello à Issoire, le 25 octobre 1847. A sa naissance, elle compte deux sœurs aînées. Une quatrième fille, Louise, naît trois ans après elle. Mais la naissance de la benjamine bouleverse à jamais la vie des quatre sœurs : leur mère meurt dix jours après un accouchement difficile et leur père, peu après, abandonne ses enfants.

Celles-ci sont recueillies par des oncles et tantes, frères et sœur d’Edma, leur mère. Leurs situations financières sont inégales et, alors qu’on les envoie toutes en pension aux dames de Lorette, à Bordeaux, les aînées y sont reçues en robes de soie, les cadettes en robes de laine. Toute sa vie, Jeanne Desparmet-Ruello conserve le souvenir de cette injustice, qui engendre chez elles des réactions diverses et constitutives de sa personnalité : la revanche par le travail, la lutte pour l’égalité, la coquetterie et une certaine rancœur contre le clergé.

Jeanne Desparmet-Ruello accomplit néanmoins une brillante scolarité chez les Lorettes et développe son goût pour les mathématiques, qu’elle continuera de satisfaire plus tard, en prenant des cours de mathématiques et de sciences à Bordeaux, dans le but de passer son baccalauréat. Lorsqu’elle s’y décide, dans les années 1870, très peu de femmes ont obtenu le précieux examen[1] et la démarche est encore audacieuse. Qu’à cela ne tienne : elle obtient son premier bac en 1878, son deuxième bac en 1879 et même une licence ès sciences en 1880.

L’entrée dans la vie éducative : Bordeaux

Jeanne Desparmet-Ruello occupe très tôt ses premières fonctions éducatives. A 19 ans, en 1868, elle quitte les Lorettes et donne ses premières classes au cours Ruello, cours privé fondée par sa sœur aînée Julie à Bordeaux. Ses méthodes et ses résultats sont probants : à l’automne 1872, l’adjoint au maire pour l’Instruction Publique lui demande de diriger l’établissement novateur qu’il souhaite créer, l’École Supérieure de jeunes filles. Jeanne Desparmet-Ruello y prend ses fonctions le 1er décembre 1873.

L’École Supérieure de jeunes filles, première du nom dans la France des années 1870, est l’occasion de développer et de mettre en œuvre les idées pédagogiques qui, dans le cas de Jeanne Desparmet-Ruello, sont nées davantage de la pratique et de la confrontation au quotidien de l’enseignement que d’une théorie préalable et détachée de ses circonstances d’application. Certes, elle réfléchit, tout au long de sa carrière, à ce qu’elle entend donner aux filles en matière d’éducation ; mais elle accepte aussi de composer lorsqu’il le faut avec certaines pratiques pédagogiques et certaines exigences sociales et politiques. L’idéologie pédagogique de Jeanne Desparmet-Ruello doit être comprise comme une pensée appliquée.

            Même si la première rentrée ne se fait qu’avec 56 élèves, l’école fonctionne bien et les effectifs sont de plus en plus nombreux chaque année : 175 en 1875, 200 en 1878, presque 300 en 1879.

Jeanne Desparmet-Ruello reste à la direction de l’école 8 ans. Puis, le 1er octobre 1881, elle est nommée par le ministre Jules Ferry lui-même à Montpellier, à la tête du tout premier lycée de jeunes filles de France.

Créer le premier lycée de filles : Montpellier

La rentrée des élèves a été fixée au 11 octobre 1881 et Jeanne Desparmet-Ruello n’arrive à Montpellier que quelques jours plus tôt. Le jour de la rentrée, le lycée ouvre ses portes pour accueillir 73 élèves, venues de nombreuses localités de toute la région. Les classes s’organisent progressivement et se mettent au travail sous la direction rigoureuse et déterminée de Jeanne Desparmet-Ruello.

            Toutefois, malgré son travail acharné, le soutien du personnel et l’enthousiasme des familles, Jeanne Desparmet-Ruello rencontre de nombreux obstacles au cours de son premier mandat de directrice. Le premier d’entre eux réside dans le conflit qui éclate entre enseignement religieux et enseignement laïc. Jules Ferry tente d’imposer une école publique laïque et la loi Camille Sée exclut à son tour l’enseignement religieux des classes. Mais la réalité des faits est tout autre. Les parents répugnent à confier leurs filles à des établissements qui proposent un programme sans enseignement religieux. La deuxième rentrée du lycée de Montpellier, en octobre 1882, est de ce fait mouvementée : certains catholiques appellent à la grève scolaire ; d’autres exigent un droit de regard sur le programme. Les effectifs se réduisent, les mères refusent d’inscrire leurs filles. De plus, le conseil municipal de Montpellier n’accorde plus sa confiance à la directrice. Mme Desparmet-Ruello finit par en faire part au nouveau ministre Jules Duvaux, qui s’ouvre à la chambre des députés des difficultés qu’elle rencontre[2]. Il obtient pour elle les palmes académiques au grade de chevalier pour l’ouvrage qu’elle a publié dans le courant de l’année sur l’instruction des jeunes filles. Et il la fait nommer, le samedi 17 novembre 1882, à la direction du lycée de jeunes filles de Lyon.

Mme Desparmet-Ruello, directrice du lycée de jeunes filles de Lyon

Jeanne Ruello se rend à Lyon mariée à Henry Desparmet[3] qui, ingénieur de formation, soutient avant tout la carrière professionnelle de son épouse et la suit au gré de ses affectations. Lorsqu’ils arrivent à Lyon en novembre 1882, ils découvrent ensemble un lycée encore en chantier de rénovation, comptant un très faible effectif d’élèves. Le 5 janvier 1883, l’établissement ouvre en effet ses portes à une trentaine d’inscrites. La presse catholique lyonnaise, radicalement opposée à l’ouverture de ce lycée laïc, ne manque pas de faire des gorges chaudes du faible effectif d’élèves[4].

            Jeanne Desparmet-Ruello ne réagit pas à ses attaques. Mais elle agit et n’hésite pas à faire du porte-à-porte auprès des familles juives et protestantes du 6e arrondissement, qui est alors un quartier moderne en pleine construction. Son action fonctionne et les effectifs augmentent. Les élèves elles-mêmes s’avèrent par ailleurs être de bonnes ambassadrices du lycée car elles s’y plaisent. Parmi les inscrites de janvier 1883, toutes sont présentes à la rentrée officielle d’octobre 1883.

La première année complète du lycée de jeunes filles donne par ailleurs d’excellents résultats et à la rentrée d’octobre 1884, plus de deux cents élèves sont inscrites.

            Au fur et à mesure de ses années d’enseignement, Jeanne Desparmet-Ruello instaure un programme exigeant et met en place de nouvelles pratiques pédagogiques, encore inédites pour les filles : des mathématiques, des expérimentations scientifiques, des sorties de plein air et des cours d’éducation physique – dès 1889, elle adhère à la Ligue Nationale de l’Éducation Physique. Elle organise également des fêtes au lycée, le dimanche, afin d’impliquer toutes les élèves et d’investir autrement l’établissement scolaire.

            Les résultats sont excellents : en témoignent la réussite des élèves aux examens et la hausse régulière des effectifs, jusqu’à poser très vite un problème central, celui des bâtiments.

            Dès 1884, Jeanne Desparmet-Ruello donne l’alerte. Les bâtiments initiaux du quai des Brotteaux sont trop petits. Il faut treize ans de courriers de sa part, de celle de l’inspecteur d’Académie et même du recteur, pour obtenir gain de cause et la construction d’un nouveau lycée. Celui-ci, dessiné par l’architecte Barthélémy Delorme, est conçu selon les principes modernistes et hygiénistes chers à Jeanne Desparmet-Ruello : du chauffage, de grandes vitres pour la lumière et la circulation de l’air, des salles d’expériences scientifiques, de larges couloirs, une cour et un gymnase. Le lycée Edgard Quinet[5], situé sur la place du même nom dans le 6e arrondissement de Lyon, est inauguré par le ministre Joseph Chaumié en personne le 16 novembre 1902.

            Conjuguée à celle de l’instruction des filles, une autre cause est chère à Jeanne Desparmet-Ruello : celle de l’éducation pour tous. En 1900, elle crée, avec le soutien d’autres figures lyonnaises tel Édouard Herriot, l’Université Populaire Lyonnaise, destinée à permettre aux classes ouvrières d’accéder à une éducation d’excellence. Elle ne cesse d’œuvrer, là et au lycée, jusqu’à sa retraite en juillet 1909, qui advient alors qu’elle a été faite l’année précédente chevalier de la Légion d’Honneur.

La vie privée de Jeanne Desparmet-Ruello : Villeurbanne et Bron

Sans jamais cesser de travailler, d’innover, de progresser, Jeanne Desparmet-Ruello a donné naissance à trois enfants : Édouard en 1884, Edma en 1887 et Jean en 1890. A la naissance de son dernier enfant, Jeanne Desparmet-Ruello a 43 ans.

            Édouard poursuit ses études jusqu’au baccalauréat, puis intègre l’Institut de chimie de l’Université de Lyon dont il sort premier. Edma suit ses études au lycée de jeunes filles et obtient son brevet supérieur en 1906. Elle se marie en 1909. Jean, le dernier, le rêveur, quitte le collège après la 3e pour se rendre en Angleterre dans une école de mécanicien pilote, avant d’entrer à l’École d’aviation de Bron.

Le couple Desparmet-Ruello, quant à lui, quitte l’appartement de fonction de l’avenue de Saxe au moment de la retraite de Jeanne. Ils emménagent en 1908 dans la grande maison, entourée d’un beau jardin, du 10 boulevard de la Côte à Villeurbanne[6]. C’est là que, le 30 octobre 1911, ont lieu les funérailles de leur fils Jean, âgé de 21 ans. Pilote d’avion, celui-ci a en effet trouvé la mort quelques jours plus tôt en participant à Reims à un concours militaire d’aviation. Le cortège immense de son convoi funèbre s’étend tout au long du boulevard pour venir saluer celui auquel, aujourd’hui, une rue dans le 8e arrondissement de Lyon et une stèle au cimetière de Bron rendent hommage.

Après avoir perdu son mari en 1928, Jeanne Desparmet-Ruello partage ses jours entre Bron, où elle fait construire une villa à la mémoire de son fils Jean, Le Conquet en Bretagne où la famille possède une demeure et Marseille, chez sa fille Edma. Elle s’éteint à son tour le 6 février 1937, à l’âge de 90 ans.


Notes


[1] Julie-Marie Daubié est la première femme française à réussir l’examen du baccalauréat ès lettres en 1861. Refusée à Paris, puis à Aix, c’est finalement à Lyon que le doyen Francisque Bouiller, plus libéral, accepte de l’inscrire et de lui faire passer ses examens. Dix ans plus tard, elle obtient sa licence ès lettres. 

[2] Cent ans de vie dans le 1er lycée de jeunes filles de France, op. cit., p. 44.

[3] Jeanne Ruello et Henry Desparmet se sont rencontrés à Bordeaux, au cours Saugeon, où ils ont suivi un enseignement de mathématiques. Ils se marient pendant le congé de Noël de Jeanne, à Bordeaux où vit encore Henry, le 11 janvier 1882.

[4] Le Nouvelliste du 6 janvier écrit ainsi : « L’inauguration du Lycée de Filles à Lyon a eu lieu hier. Les invitations à cette solennité ont été distribuées avec une rare parcimonie. Et la fête a été célébrée à huis-clos… L’établissement compte une trentaine d’élèves. Ce chiffre se passe de commentaires ». Le Salut Public raille dans des termes identiques et fustige d’emblée la directrice en déplorant que la presse n’ait pas été invitée car « le discours de la directrice aurait eu surtout de l’intérêt, s’il avait contenu des détails sur les incidents qui se sont produits au lycée de filles de Montpellier, et qui ont jeté un jour bien instructif sur les tendances de ce genre de maisons d’éducation ». Les hostilités sont ouvertes entre Jeanne Desparmet-Ruello et la presse catholique : elles dureront vingt-cinq ans.

[5] Il s’agit aujourd’hui du lycée Édouard Herriot.

[6] Aujourd’hui boulevard Eugène Réguillon, où la maison est toujours visible. 


Bibliographie

Annales de l’Université Populaire, n°1 – Janvier 1900, Lyon, A. Storck & Cie imprimeurs-éditeurs.

Lycée Edouard Herriot, Lyon, 1883-1983 – Livre du centenaire, Oza reproduction, Lyon, 1984.

Bascou-Bance Paulette, « La première femme bachelière : Julie Daubié », Bulletin de l’association Guillaume Budé, 1972, p. 107-113.

Bérard L., Les premières lycéennes – monographie du lycée de jeunes filles de Montpellier, Paris, éd. de la Femme Nouvelle, 1906.

Desparmet-Ruello Jeanne, Réponse à M. Camille Sée au sujet des programmes de sciences établis dans les lycées de jeunes filles, Paris, Guillaumin, juillet 1884.

Desparmet-Ruello Jeanne, « L’enseignement secondaires des jeunes filles en Suisse », dans Revue de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur, décembre 1883-janvier 1886.

Mayeur Françoise, Histoire de l’enseignement et de l’éducation. III. 1789-1930, Paris, Perrin, 2004.

Ozouf Mona, L’Ecole, l’Eglise et la République (1871-1914), Paris, Points Histoire, 2007.

Paul Claire, Jeanne Desparmet-Ruello, le combat d’une femme pour les femmes, Éditions Des auteurs des livres, 2019.

Pellissier Catherine, « La question féminine à Lyon au XIXe siècle », Bulletin du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, 1993/ 2-3, p. 15-22.

Secondy Louis, Cent ans de vie dans le 1er lycée de jeunes filles de France – 1881-1981, ouvrage du Centre de Documentation et d’Information du lycée Clemenceau de Montpellier.

Wuillème Tanguy, « L’Université Populaire de Lyon (1899-2008) : enseignements et engagements », dans Universités populaires, hier et aujourd’hui, dir. Gérard Pouloin, actes du colloque de Cerisy d’août 2008, Paris, Autrement, 2012.


Sources

Archives municipales de Lyon

- 176 WP/051 : Entretien des locaux du lycée et demande d’augmentation des personnels

- 22WP/316 : Équipement des salles du nouveau lycée et des appartements privés de la directrice

- 477WP/28 : correspondances pour l’obtention d’un nouveau lycée et lancement d’un concours pour en désigner l’architecte

- 1C302552 : Annales de l’université populaire lyonnaise, compte-rendu de séances préparatoires

 

Photographies et archives familiales transmises par Raymond Desparmet, arrière-petit-fils de Jeanne Desparmet-Ruello


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