Concert à l'Ecole nationale de musique de Villeurbanne

Musiques ! Voyages sonores à Villeurbanne

du 10 juin au 2 octobre 2010

Ce projet est d'abord le fruit d'une collaboration patrimoniale entre le Rize et le CMTRA (Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes) qui a permis d'enrichir le fonds des archives de la ville et de donner au Rize matière à écouter et à valoriser au sein d'une exposition mais aussi à l'occasion de nombreuses soirées mêlant musiques et témoignages.

Une berceuse judéo-espagnole, un morceau de mariage marocain, des chants andalous, siciliens, chiliens ou kurdes, des prières ou invocations de cérémonies soufis, juives ou orthodoxe ukrainienne, du doudouk arménien, du tanbûr kurde, du tapan bulgare ou des tablas indiennes… Voilà ce que l’on peut entendre lorsque l’on part à la recherche des paysages intérieurs de la ville de Villeurbanne.

Pour aller à la rencontre de ces mondes musicaux, de ces réalités sonores des habitants de la ville, la démarche de recherche mise en œuvre par le CMTRA est fondée sur un travail de terrain de type ethnographique et sur le collectage de témoignages musicaux dans leur contexte habituel d’expression. Inscrite dans le temps long, cette approche rend possible l’immersion et une connaissance approfondie du terrain, ainsi que la mise en place de relations de confiance.

Guidée à la fois par la connaissance des esthétiques musicales et des cadres sociaux d’expression, par l’intuition et les choix affinitaires du collecteur, la collecte musicale est une démarche subjective et partielle. Au-delà de ses orientations de départ, elle se construit sur le terrain, au fil des rencontres et des vécus partagés.

L’intérêt pour les musiques "migrantes" est né d’un constat. L’expérience migratoire semble mobiliser la musique de manière particulièrement importante. La pratique, l’expression, la remémoration musicales semblent propices à la création d’une relation symbolique, d’un sentiment d’inscription culturelle, malgré la coupure géographique. Les musiques populaires et de tradition orale accompagnent les personnes dans la migration sans doute du fait de leur dimension collective et créative et de la place laissée à l’individu dans le processus de réappropriation.


La collecte : à l'écoute de Villeurbanne

Yaël Epstein et Péroline Barbet en collectage
Yaël Epstein et Péroline Barbet en collectage

L'histoire sociale de Villeurbanne, la diversité d'origine de ses habitants, la présence de lieux culturels atypiques comme le Centre culturel œcuménique, l'École nationale de musique ou encore le pouvoir de la musique de rassembler autour d'émotions partagées : voici les raisons qui ont conduit le Rize et le CMTRA (Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes) à étudier de plus près la profusion d'univers musicaux présents dans la ville. Depuis deux ans, un véritable foisonnement s'est dévoilé au fur et à mesure d'une vaste enquête ethnologique sur les musiques traditionnelles et populaires à Villeurbanne.

L’exposition Musiques ! est le reflet d'une collecte riche et variée : recueil de savoirs musicaux, récits de musiciens et chanteurs, enregistrements dans l'espace public (sur scène ou lors d'ateliers) ou dans l'intimité des familles (berceuses, mariages) et des communautés (fêtes, cérémonies religieuses). Aboutissement de ce travail de terrain, elle ne vise pas l'exhaustivité mais se veut d'abord le témoignage de la qualité des rencontres et de la sincérité des moments partagés. Ainsi, Musiques ! propose un voyage dans un paysage sonore "inouï" : une immersion au sein d'une diversité insoupçonnée de cultures musicales, porteuses de mémoires et d'imagination. Chacune de ces histoires singulières tisse de manière sensible une trame qui relie l'individuel au collectif, au cœur de la ville.

Invitation à suivre le parcours des musiques migrantes, cette exposition en dévoile aussi les multiples détours, entre transmission et métissage. Les allers-retours entre ici et un ailleurs réinterprété, idéalisé, interrogent l'attachement au territoire, la confrontation à l'altérité et la nécessaire redéfinition identitaire après le déracinement. Enfin, l'expérience musicale est l'occasion de suivre le fil de la recomposition des frontières culturelles et symboliques à l'œuvre dans une modernité en mouvement. Une déambulation musicale en quête d'inspiration pour une réinvention du monde.

 



Partir et arriver

La migration, volontaire ou subie, motivée par des raisons économiques, politiques ou personnelles, individuelle ou collective, implique toujours une rupture du sentiment d’appartenance culturelle.

Dans le nouvel environnement, les musiques populaires et traditionnelles que l’on pourrait imaginer fragilisées par la transformation des cadres d'expression, continuent souvent, au contraire, d’accompagner la vie des personnes et des groupes. En effet, de nombreux migrants trouvent dans la musique des repères et le moyen de garder un lien avec leur pays d’origine, au même titre que la langue ou la cuisine. Cette appropriation qui se poursuit pendant une, deux et parfois trois générations fait l’objet d’un investissement symbolique particulièrement important.

D'abord parce qu'une personne venue d'ailleurs apporte dans ses bagages la mémoire de son environnement culturel d'origine, mais aussi parce que la musique contribue à convoquer le territoire absent par sa dimension affective. Dans l’exil, nombre de musiciens se tournent vers les répertoires traditionnels auxquels ils n’accordaient aucune importance avant d’éprouver la distance. Parmi les collectes menées, les chants liés à l'exil révèlent tout particulièrement cette émotion liée à la douleur de la séparation et à la nostalgie du pays perdu, de manière directe (la lettre à la mère) ou métaphorique (l’oiseau envolé).

Ainsi en témoigne Jorge Diaz, qui a fui la dictature chilienne des années 1970 avant de trouver refuge en France. Aujourd'hui à Villeurbanne, il participe avec son groupe Pueblo Latino à la transmission d'un folklore chilien engagé.


Éxils et déplacements

Cette chanson intitulée Birindar Kerim Xeribye sur la douleur de l'exil est interprétée par Abdel Rahman Mahmoud qui s'accompagne au tanbûr, instrument traditionnel, à corde, étroitement lié à l'identité culturelle kurde. Abdel Rahman fait partie de la MCK (Maison Culturelle Kurde) fondée en 2001 pour rassembler les kurdes de l’agglomération et promouvoir cette culture au sein de l'agglomération lyonnaise.


Prendre place

Cours à l’École nationale de musique de Villeurbanne
Cours à l’École nationale de musique de Villeurbanne

[ Les musiques traditionnelles ] s’expriment lors de contextes fonctionnels (la danse, le travail, les noces, les jeux...), en lien à des croyances et pratiques rituelles, au cycle de la vie (naissance, initiation, mariage, décès) et des saisons (récoltes, travaux des champs...). Ces musiques sont avant tout des " musiques sociales ", qui ont un sens collectif dans l’espace et dans le temps. Enfin, elles ont connu un mode d’élaboration et de transmission essentiellement oral.

Définition des musiques traditionnelles par Sylvain Giraud, musicien

À Villeurbanne l'histoire du développement de la ville s'est souvent enrichie de l'histoire des vagues successives de migrations. Cette dimension particulière de la ville a nourri le foisonnement des espaces et des modes d'expression musicaux.

La musique se pratique dans les lieux d’apprentissage et de spectacle, comme l'École nationale de musique (ENM) ou le Centre culturel œcuménique (CCO). Elle se déploie aussi bien dans le milieu associatif particulièrement vivace dans la ville, comme dans d’autres environnements moins visibles, telles les fêtes culturelles, les célébrations religieuses ou l’intimité familiale.

Espaces publics ou privés, cette diversité met aussi en lumière l'éventail des fonctions sociales de la musique : jouer sur scène pour un public, apprendre un instrument dans un lieu associatif, chanter pour endormir un enfant ou pour célébrer l’arrivée du printemps…

Retrouvez dans cette vidéo un aperçu de la diversité musicale qui imprègne l'ENM depuis sa création


Des lieux pour s'exprimer

L’histoire des musiques populaires modernes n’est pas autre chose que l’histoire des périples musicaux aujourd’hui étendus au monde entier et qui, en chaque coin du globe, parce que chaque rencontre est unique, engendre l’inouï.

Denis-Constant Martin, anthropologue

Dans cette interview, Fernanda Leite, directrice du CCO (Centre culturel oecuménique de Villeurbanne) s'exprime sur le projet du lieu et le sens qu'elle donne à l'interculturalité, notamment musicale.


Partager : communautés et « entre-soi »

Marie-Ange Orozco
Marie-Ange Orozco

L’histoire des musiques populaires modernes n’est pas autre chose que l’histoire des périples musicaux aujourd’hui étendus au monde entier et qui, en chaque coin du globe, parce que chaque rencontre est unique, engendre l’inouï.

Denis-Constant Martin, anthropologue

Les communautés culturelles sont des réseaux de solidarité et de sociabilité, formels ou informels, rassemblant des personnes issues d’une même culture. Cadre privilégié de la pratique et de la transmission musicale, elles constituent de véritables espaces de transition entre le pays d’origine et le pays d’accueil.

En France, où le projet de société est fondé sur l’acquisition d’une culture commune, le fait communautaire et la reproduction de pratiques culturelles exogènes sont souvent perçus comme une entrave à l’intégration. Pourtant, la compréhension de ces pratiques permet de voir ces réseaux sous un jour nouveau.

L’un des rôles de la communauté est la reproduction des temps festifs et des rituels qui marquaient la vie des personnes dans leur pays d’origine. Dans tous ces événements, la musique offre une pratique partagée et favorise l’immersion des membres du groupe dans un espace sensoriel, affectif et esthétique commun qui les mobilise de manière très forte. Ces occasions musicales de "l’entre soi", deviennent de ce fait l’espace social d’expression d’émotions - la tristesse, la nostalgie, la mélancolie - mais aussi de catharsis, de joie, de liberté qui n’ont pas de place ailleurs dans la société d’accueil. Elles restaurent un équilibre qui contribue à soutenir les migrants dans la continuité de leur quotidien.

Écoutez à ce sujet le témoignage de deux soeurs : Marie-Ange Orozco et Marie-Jo Arraez, qui ont trouvé au sein de l'Apfeef (association de parents de familles espagnoles émigrées en France) présente à Villeurbanne une école de langue mais aussi bien plus que ça : « Il y a eu les clubs de danse, théâtre, chant et nous tout de suite ça nous a intéressé et puis ça nous a aidé à ne pas perdre nos racines, à ne pas être dépaysées et à s'intégrer en même temps (...). Et puis la famille qu'on avait laissé là-bas quelque part, on l'a reconstruite ici avec le milieu associatif. »


Un chant religieux

Simon Ohayon est le hazan (ministre officiant) de la synagogue de Villeurbanne. Fraîchement arrivé du Maroc, il a enrichi la liturgie villeurbannaise des chants juifs marocains. La musique joue un rôle fondamental dans le judaïsme car elle permet aux prières de monter plus haut, d’atteindre leur but avec plus de certitude.


Transmettre

À l’image des traditions musicales régionales, qui sont une part incontestée du patrimoine culturel national, les traditions musicales des populations issues de l’immigration, d’une abondance et d’une variété insoupçonnées, sont source de richesse culturelle pour la communauté nationale dans son ensemble. Ces musiques sont de surcroît un bien culturel indispensable
à l’échange, la découverte et la compréhension mutuelle des diverses cultures et des individus qui les composent.

Eric Montbel, ethnomusicologue

Le "bagage musical" est un élément privilégié de la transmission culturelle intergénérationnelle. Elle permet l’intégration des enfants et petits-enfants de migrants au groupe et leur rattachement symbolique à la culture d’origine. Il n’est pas rare qu’à la deuxième ou troisième génération, des répertoires ou des pratiques instrumentales spécifiques fassent l’objet d’une revalorisation et d’une réappropriation. Nombre de personnes connaissent des chansons, des airs, des pas de danse de leur culture d’origine, alors même qu'elles ne parlent parfois plus la langue.

Pour autant, la pratique en France est autant le reflet de la place de la musique dans les pays d'origine que des conditions d'arrivée dans le pays d'accueil, chaque migration induisant des comportements et stratégies d'intégration différentes. De l’école de musique aux berceuses que la maman chante à ses enfants pour les endormir, il y a bien des manières de transmettre la musique et tout ce qui l'accompagne : la culture, les timbres de voix, les émotions, l'histoire familiale…

Dimitrina Bertrand, d'origine bulgare, explique dans cet extrait l'importance du chant dans sa vie personnelle mais aussi et surtout familiale. Au sein du groupe bulgare Harmonie, elle ne se considère pas comme une chanteuse professionnelle mais malgré tout, elle se sent la responsabilité du regard que porte ou peut porter sa culture d'accueil (française) sur sa culture d'origine. La musique est pour elle très représentative d'une culture. « À travers une danse ou un chant on peut voir tout un peuple ».


Les chemins de l'appropriation

Paulette Maoni, affectueusement appelée Mamie Paulette à Villeurbanne, interprète cette berceuse qui s'intitule E ta’u Mama here, ce qui veut dire « ma maman bien aimée » en tahitien. C’est une promesse faite à sa mère de revenir auprès d'elle : "Malgré le fait que j'irai de par le monde, visiter le monde, je sais que je te reverrai".


Transformations : adaptations et métissages

L’évolution de la pratique et des mémoires musicales joue un rôle dans le dépassement de "l’entre soi" et dans la mise en œuvre progressive de processus d’interculturalité. Les univers musicaux migrants sont perméables au nouvel environnement et se transforment au contact des cultures locales. Au-delà de la dimension artistique, ces processus de transformation constituent de réelles stratégies d’alliance et d’adaptation.

Progressivement, l’intégration d'élément nouveaux peut aller jusqu’à donner naissance à des formes musicales originales qui elles aussi participent à la redéfinition des frontières symboliques de l’identité et de l’appartenance.

Les groupes "français" se nourrissent tout autant des musiques "du monde" et incorporent en permanence, parfois en allant même les rechercher à la source, des influences nouvelles à leur création. Différents mouvements de fusion, collages ou expérimentation sont à l’oeuvre dans toutes les musiques.

Les traditions musicales sont en fait en perpétuel renouvellement et sont amenées à s’adapter et à échanger pour survivre. Il est important de comprendre que les musiques, les cultures et les identités sont toujours en mouvement et ne sont jamais pures.

Wahid Chaïb, membre fondateur du groupe villeurbannais ZenZila, nous parle dans cette interview des liens étroits entre musique et origines :


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Crédits

L'exposition Musiques ! Voyages sonores à Villeurbanne a été produite et réalisée en 2010 par Le Rize en collaboration avec le CMTRA Centre des Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes.

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