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Bidonville du Chaâba (1954-1968)

Le bidonville du Chaâba, anciennement situé au 12 avenue Monin à Villeurbanne, a accueilli de 1954 à 1968 une vingtaine de familles immigrées principalement d’origine algérienne. Du fait de sa localisation excentrée dans le quartier de la Feyssine, au niveau de l’actuel Parc de la Feyssine, ce lieu d’habitation est rapidement surnommé chaâba par ses habitants qui signifie « trou », « patelin lointain » en arabe dialectal.



carte de Villeurbanne (1949) situant la Feyssine et l'emplacement du Châaba

Auteur(s) : Maud Chazalet, Soraya Bellaha, diplômées de master d'histoire

La constitution d’un bidonville familial

En 1954, deux frères originaires du village d’El Ouricia en Algérie (région de Sétif), qui travaillent en France depuis les années 1940, acquièrent un terrain d’environ 400 m2 au 12 avenue Monin à Villeurbanne sur lequel se trouve une petite maison. Cet achat permet à leurs femme et enfants restés en Algérie de les rejoindre. Au préalable, notons ici que, la période considérée s’étendant à la fois sur les périodes de colonisation puis d’indépendance de l’Algérie, nous utiliserons dans cet article le terme d’« Algériens » et d’ « Algérie », sans oublier que jusqu’en 1962, « l’Algérie » est une colonie française composée de plusieurs départements et les « Algériens » sont français (« Musulmans français d’Algérie »).

Ce lieu, surnommé « Chaâba », prend la forme d’un petit bidonville à la fin des années 1950, lorsque les habitants construisent une dizaine de baraques en bois autour de la maison afin d’y loger des proches à la recherche d’un logement. Le Chaâba n’ayant logé que des couples mariés avec ou sans enfant (un seul homme célibataire y a vécu), il apparaît comme un espace d’accueil s’adressant spécifiquement aux familles immigrées.

La constitution de ce bidonville familial fait écho au contexte socio-historique des décennies d’après-guerre caractérisé par une intense crise du logement touchant tout particulièrement les immigrés et par un important essor de l’immigration en provenance de la colonie algérienne. Celle-ci est initialement majoritairement masculine mais elle se féminise à partir des années 1950 du fait de l’arrivée croissante de familles. La demande de main-d’œuvre est en effet considérable en France en raison de la reconstruction et de l’essor économique qui suit. En Algérie en revanche, la situation économique, sociale et politique difficile des « Musulmans français » (très fort chômage, société coloniale inégalitaire, etc) rend leurs conditions de vie précaires et incite à penser la migration.

Les habitants du Chaâba

Bien que les motivations à l’origine de la réalisation du projet migratoire puissent varier selon les familles et le contexte socio-politique (survenue de la guerre d’Algérie par exemple), la raison économique est toujours présente. Les hommes habitant au Chaâba travaillent tous dans des secteurs employant une forte main-d’œuvre immigrée : le BTP (bâtiment et travaux publics) et l’industrie métallurgique. Quelques-uns sont employés par les municipalités de Lyon et Villeurbanne comme cantonniers. La vie des familles s’organise selon une répartition traditionnelle des tâches entre les hommes et les femmes. Ainsi, ces dernières ne travaillent pas et s’occupent prioritairement des enfants et du foyer. Le bidonville est situé au nord du boulevard de ceinture. La vie des habitants est ainsi caractérisée par un isolement géographique relatif aggravé par un accès limité aux moyens de transport qui rend leurs déplacements plus difficiles (vélos et mobylettes pour les hommes, marche à pied pour les femmes).

L’installation des familles au Chaâba s’effectue grâce à la mobilisation de divers réseaux migratoires essentiellement basés sur les liens de parenté, la région d’origine et le réseau de connaissances. Ainsi, la plupart des familles qui y ont habité partagent avec les propriétaires ou d’autres habitants d’étroits liens de proximité (famille ou amis proches) ou sont originaires de la même région (Sétif). Progressivement, se développe également un phénomène de bouche à oreille au sein de la population immigrée de l’agglomération lyonnaise, notamment par l’intermédiaire du lieu de travail : des familles originaires d’autres régions d’Algérie ou même du Maghreb, ne présentant pas de liens étroits avec les habitants emménagent au Chaâba.

Bidonville et lutte contre « l’habitat insalubre »

Du fait de la forme de l’habitat, le Chaâba peut être qualifié de « bidonville », défini par le ministère de l’Intérieur en 1966 de la sorte : « ensemble de constructions légères édifiées avec des matériaux de fortune sur un terrain non aménagé »[1]. Au Chaâba en effet, les baraques sont « auto-construites » par les habitants, sans permis de construire et avec des matériaux qu’ils récupèrent sur les chantiers sur lesquels ils travaillent : bois, tôle, papier goudronné, béton... Le sol intérieur est recouvert de balatum facilitant l’entretien des lieux. La plupart des baraques ne sont constituées que d’une seule pièce, multifonctionnelle (cuisine, chambre, espace de vie), abritant entre deux et douze personnes. Les habitations ne sont pas alimentées en électricité et l’eau provient d’une pompe unique située sur le terrain. Des chaudières individuelles au mazout servent à se chauffer et cuisiner. L’occupation d’une baraque n’est pas gratuite et les habitants paient mensuellement un loyer aux propriétaires. L’originalité du bidonville du Chaâba est qu’il s’est constitué sur un terrain relativement grand, légalement acquis par deux des habitants, et qui offre aux résidents un grand espace libre, sur lequel se trouvent un verger et un potager.

L’éviction de l’ensemble des habitants du bidonville doit être replacée dans le contexte de la lutte contre l’habitat insalubre, et tout particulièrement contre les bidonvilles, menée par les pouvoirs publics à partir du milieu des années 1960. Le terrain du Chaâba jouxte celui de la Compagnie des Eaux qui craint une pollution de la nappe phréatique du fait de dépôts d’ordures sur le terrain de captage des eaux. Un casier sanitaire est donc ouvert en 1964 par le Bureau d’hygiène afin de surveiller ce problème. A partir de 1967 et suite à une condamnation par le Tribunal de Grande Instance de Lyon pour « infraction au Code de l’urbanisme », les propriétaires sont sommés de faire partir les habitants et de détruire les baraques « illégales ». Comme souvent à cette époque, la lutte anti-bidonville n’est pas l’unique motivation à l’origine de la destruction des bidonvilles et se croise avec les priorités urbanistiques des villes. Dans le cas du Chaâba et d’après les anciens habitants et un rapport du commissaire des Charpennes issu des archives du casier sanitaire[2], il semble que l’existence d’un projet de construction d’une bretelle d’autoroute au niveau du quartier de la Feyssine (qui n’a finalement pas été réalisé) ait pu jouer un rôle dans la demande de destruction des baraques formulée aux propriétaires.

Documents sur le Chaâba

L’histoire du bidonville du Chaâba est portée à la connaissance du public à travers le roman autobiographique d’Azouz Begag Le gône du Chaâba paru en 1986. Quelques années plus tard, le réalisateur Christophe Ruggia en fait une adaptation cinématographique. Plus récemment et à la demande de l'« Interquartiers Mémoire et Patrimoine », un film documentaire Chaâba, bidonville ou terre d’asile ainsi que deux mémoires de master en histoire ont été réalisés sur le sujet.




Notes

[1] Cité par Abdelmalek Sayad, Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, Série Monde, HS n° 85, Paris, Les Editions Autrement, 1995, p. 14.

[2] « Rapport du Commissaire Principal de Villeurbanne Charpennes à Mr le Commissaire Divisionnaire, Commissariat central à Lyon, 10 avril 1968 », Bureau d’hygiène de la ville de Villeurbanne, Casier sanitaire, 12 avenue Monin : plaintes et poursuites à l’encontre des habitants (1964-1980), 5J271, Archives Municipales de Villeurbanne.


Bibliographie

Abdelmalek (Sayad), Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, Série Monde, HS n° 85, Paris, Les Editions Autrement, 1995, 124 p.

Battaglia (Marie-Noëlle), Le bidonville des Buers : construction et sens d’une opération de résorption, Mémoire de master 2 sous la direction de René Ballain, IEP Grenoble, Université Pierre Mendès France, 2010.

Begag (Azouz), Le gône du Chaâba, Paris, Éditions du Seuil, 1986, 238 p.

Bellaha (Soraya), Hommes et femmes dans l’immigration familiale algérienne. Le cas du Chaâba, Villeurbanne, 1954-1968, mémoire de M2 sous la direction de Sylvie Schweitzer, Université Lyon 2, 2014.

Chazalet (Maud), Parcours scolaires et professionnels d’enfants issu-e-s de l’immigration algérienne (de 1954 à nos jours). L’exemple de deux familles du bidonville du Chaâba, mémoire de M2 sous la direction de Sylvie Schweitzer, Université Lyon 2, 2014

 

Filmographie

Christophe Ruggia, Le gône du Chaâba, film, 96 mn, 1997.

Wahid Chaïb, Laurent Benitah, Chaâba, bidonville ou terre d’asile, film documentaire, 40 min environ, 2013


Sources

Archives municipales de Villeurbanne

6Fi1080 Fonds de plan topographique de la ville de Lyon et de sa banlieue (n° 6), Charles Gay (1949)

5J271 Bureau d’hygiène de la ville de Villeurbanne, casier sanitaire, 12 avenue Monin : plaintes et poursuites à l’encontre des habitants (1964-1980)


Mots-clés : Immigration
Thèmes : Population, Logement

1 commentaire

  • Anonyme, 2 mai 2016 à 14h07Répondre
    Ma mère est sur les potho des bidonville je suis née laba ainsi que mes frère a villeurbanne mercie davoir retrouvée des pohto de mes parent ainsi que des femme que jereconnee

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