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Consultation

Immigration à Villeurbanne depuis la fin du 19e siècle

L’histoire de Villeurbanne peut difficilement être contée sans l’évocation de l’expérience migratoire. La ville a en effet connu au cours des deux derniers siècles des migrations plurielles qui ont été constitutives de son développement démographique.

habitat précaire en 1932 , quartier des Poulettes (Fds Sylvestre, BMLyon)
habitat précaire en 1933 (fonds Sylvestre BM Lyon)

Auteur(s) : Nadia Mounchit, Doctorante en sociologie en résidence au Rize

Une immigration italienne pionnière

L’immigration vers Villeurbanne et plus largement dans la région Rhône-Alpes est d’abord une immigration de proximité. A la fin du XIXe siècle, Suisses et Italiens y sont largement représentés[1]. Ces émigrants vont venir soutenir les efforts de l’industrialisation à une époque où Villeurbanne connaît alors un essor démographique, industriel et économique remarquable. L’émigration italienne, pionnière, a particulièrement marqué de son empreinte le territoire villeurbannais. Dans le cadre de cette immigration italienne également prédominante à une échelle nationale au début du 20e siècle, se dessinent des itinéraires privilégiés depuis certaines villes de départ, comme Roccasecca dans la région du Latium, qui est l’une des communes italiennes les plus représentées à Villeurbanne dans les années 1920[2].

Dès l’entre-deux-guerres, des migrations plus nombreuses et diverses

A l’issue de la Première guerre mondiale, la nécessaire reconstruction entraîne un appel de main-d’œuvre étrangère importante. Ayant contribué à l’effort de guerre, comme en témoigne aujourd’hui le cimetière militaire de la Doua,[3] les étrangers vont participer à la reconstruction nationale. C’est durant cette période de l’entre-deux-guerres que Villeurbanne, dont l’activité industrielle est alors intense, va connaître un flux d’immigration soutenu. D’après les recensements, alors qu’en 1921, les étrangers représentent 10,7 % de la population villeurbannaise[4], leur nombre s’élève à 16,8% dix ans plus tard en 1931 et 15,38 % en 1936[5].Dans les années 1920, l’immigration italienne se poursuit et reste majoritaire, alors suivie par l’immigration espagnole, mais les origines des immigrants à Villeurbanne se diversifient aussi : Belges, Russes, Arméniens, Grecs, Turcs ou Algériens. Le départ migratoire les conduisant à Villeurbanne est lié à une pluralité d’histoires qui s’entremêlent : des conditions économiques fragiles en pays d’émigration ; des compatriotes émigrés déjà installés sur place ; le recrutement de travailleurs, notamment italiens, dans le cadre d’accords nationaux ; l’exil après le génocide arménien en 1915, la révolution de 1917 et la guerre civile en Russie ou suite à l’arrivée au pouvoir du fascisme en Italie en 1922. Hommes comme femmes trouveront des opportunités d’emploi à Villeurbanne. L’histoire des migrations qui ont traversé la ville est aussi celle de la vie ouvrière. La majorité des migrants sont embauchés comme ouvriers dans l’industrie textile qui a constitué un pan central de l’économie villeurbannaise, mais aussi dans des entreprises de métallurgie, de construction électrique ou mécanique, dans le bâtiment ou encore, ils travaillent à domicile. Les quotidiens sont rythmés par cette vie à l’usine et en ville, les populations immigrées, en famille ou non, s’installent à proximité de leur lieu de travail, dans des cités ouvrières à l’image de celles créées par la famille Gillet, dans les HBM du Rhône ou dans des garnis et nombreux sont ceux contraints à un habitat précaire dans des logements auto-construits.+

Dans un contexte d’accroissement de la population et d’insalubrité du logement, s’érige au milieu des années 1930 un centre urbain à Villeurbanne, les Gratte-ciel, devenu symbole de l’identité de la ville. Fuyant le régime nazi, des familles juives d’Allemagne, de Pologne ou d’Autriche viennent s’installer dans l’agglomération lyonnaise et un certain nombre d’entre elles intègre ces logements[6].

C’est dans cette décennie que se déclenche la guerre d’Espagne, en 1936, et avec elle, le départ d’exilés pour la France mais aussi, depuis Villeurbanne, le retour d’ouvriers espagnols au pays pour s’engager aux côtés des Républicains contre les troupes franquistes.

La crise économique touchant la France au début des années 1930 limite les possibilités d’emploi offertes aux étrangers et la suspicion à leur égard se voit renforcée et attisée par un nouveau contexte de guerre, si l'on en croit certaines lettres de dénonciation adressées au préfet par des habitants de Villeurbanne.[7]

L’après-seconde guerre mondiale et l’essor de l’immigration algérienne

Après la guerre de 1939-1945, lors de laquelle s’engagent des immigrés, travailleurs et soldats coloniaux au combat et dans la Résistance, certaines émigrations vers la France et la région Rhône-Alpes prennent, à partir du milieu des années 1950, toute leur ampleur. C’est le cas de l’émigration portugaise et surtout nord-africaine, notamment celle des Algériens qui constituent aujourd’hui la communauté immigrée la plus importante à Villeurbanne, d’après le recensement de l’Insee de 2010.[8] Une main-d’œuvre immigrée peu qualifiée est une nouvelle fois sollicitée et les nouveaux émigrants participent alors pleinement à la reconstruction dans un contexte de croissance économique. Ils sont pour beaucoup embauchés dans les secteurs de l’industrie et du bâtiment, avant que Villeurbanne ne connaisse un mouvement de désindustrialisation à la fin des années 1960.

L’offre de logements n’est alors pas assez satisfaisante pour accueillir cette vague d’immigration et le problème de l’habitat précaire perdure : des bidonvilles accueillent progressivement des familles immigrées dans les années 1950 et 1960, surtout maghrébines, c’est le cas du bidonville des Buers ou de celui du Chaâba. L’histoire des immigrés algériens a marqué d’une façon singulière le territoire national comme villeurbannais : par les mobilisations en faveur d’une Algérie indépendante représentée par Messali Hadj[9] qui tient en 1935 un meeting au Palais du travail de Villeurbanne en appui aux militants locaux ; par la Guerre d’Algérie en 1954 et une indépendance finalement acquise en 1962. Elle précède une installation des migrants qui s’amplifie alors avec un nombre croissant de familles. Un certain nombre d’entre elles trouve résidence dans des grands ensembles, comme dans la cité Olivier de Serres qui, par une concentration progressive de populations immigrées du Maghreb et la marginalisation qui en a découlé, résonne encore aujourd’hui comme un échec urbanistique et social.

De nouvelles migrations qui restent à mieux connaître

Dans les années 1970, alors que la crise économique affecte les flux migratoires vers la France restreints légalement au regroupement familial et aux demandes d’asile, les migrations se poursuivent. Dans la région Rhône-Alpes, les populations immigrées se diversifient encore. Les années 1970 et 1980 ont vu l’essor de l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne (Cameroun, Sénégal, Madagascar), d’Asie (Vietnam, Cambodge, Laos), ou depuis l’Union Européenne[10]. A Villeurbanne, ces migrations récentes sont aussi présentes mais elles restent encore à mieux connaître.

La ville s’est ainsi vue traversée par des immigrations diverses, à l’image du cours Tolstoï qui, après avoir accueilli une part importante des immigrés suisses et russes présents à Villeurbanne dans les années 1920[11], voit aujourd’hui des émigrants de pays d’Afrique subsaharienne l’investir et, à leur tour, y laisser leur empreinte.

 



Notes

[1] Schweitzer (Sylvie), Chaplain (Renaud), Berbagui (Dalila) et Elongbil-Ewane (Emilie), Regards sur les migrations aux  siècles en Rhône-Alpes, 2009, p. 36-37

[2] De l’Escalopier (Louis), Les étrangers à Villeurbanne en 1926, 2012, p.44

[3] La nécropole nationale de la Doua, cimetière militaire, rassemble des tombes de soldats morts pour la France lors des deux guerres mondiales. S’y trouvent des combattants français, alliés ou ressortissants des anciens territoires coloniaux et protectorats, des soldats africains notamment.

[4] Archives départementales du Rhône

[5] Bonneville (Marc), Villeurbanne, naissance et métamorphose d’une banlieue ouvrière, Lyon, PUL, 1978

[6] Déchelette-Elmalek (Catherine), Le judaïsme à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise, 1945-2000, tome 1, mémoire de Master 2 en histoire des religions, 2010, p. 30-36.

[7] Archives départementales du Rhône, 4M 304, 1939.

[8] Ils sont au nombre de 6 714 sur 25 608 immigrés présents à Villeurbanne, soit 26 % de la population immigrée (enquête annuelle du recensement de 2010, Insee).

[9] Ahmed Messali Hadj, fondateur du Mouvement National Algérien (MNA) en 1954, a été le chef charismatique de l’organisation Etoile nord-africaine fondée à Paris en 1926. Des tracts et le journal El Ouma étaient diffusés dans l’agglomération par sa branche lyonnaise.

[10] Schweitzer (Sylvie), Chaplain (Renaud), Berbagui (Dalila) et Elongbil-Ewane (Emilie), Id., p. 45.

[11] De l’Escalopier (Louis), Id., pp. 114 et 119.


Bibliographie

Bonneville (Marc), Naissance et métamorphose d'une banlieue ouvrière : Villeurbanne ; processus et formes d'urbanisation, Lyon, PUL, 1978, 287 p.

Sociétés en mouvement et représentations (CNRS-FRE 2406 Villeurbanne, Rhône), « Feuilles de route. Trace n° 3, « Immigration et patrimoine : l’exposition l’Algérie à Lyon », juin 2003 (parcours et pièces exposées) et « Feuilles de route. Trace n° 4. L’exposition l’Algérie à Lyon », mars 2004 (revue de presse et livre d’or), Chomarat P 2783, Bibliothèque municipale de Lyon.

Déchelette-Elmalek (Catherine), Le judaïsme à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise, 1945-2000, tome 1, mémoire de Master 2 en histoire des religions, sous la direction de Oissila Saaïdia, Université Lyon 2, 2010, 177 p.

De L’escalopier (Louis), Les étrangers à Villeurbanne en 1926, mémoire de Master 1 en histoire contemporaine, sous la direction de Jean-Luc Pinol, ENS de Lyon, 2012, 211 p.

De Ochandiano (Jean-Luc), Lyon à l’italienne. Deux siècles de présence italienne dans l’agglomération lyonnaise, Lyon, Ed. Lieux Dits, 2013, 272 p.

Lequin (Yves), Les ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), 1 : la formation de la classe ouvrière régionale, Lyon, PUL, 1977.

Lequin (Yves), Les ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), 2 : les intérêts de classe et la RépubliqueLyon, PUL, 1977.

Schweitzer (Sylvie) (dir.), Huit parcours de migrantes et migrants à Villeurbanne au 20e siècle, Université Lyon 2, mai 2012, 133 p.

Schweitzer (Sylvie), Chaplain (Renaud), Berbagui (Dalila) et Elongbil-Ewane (Emilie), « Regards sur les migrations aux XIXe et XXe siècles en Rhône-Alpes », Hommes et Migrations, « Histoire des immigrations. Panorama régional », vol. 2, n° 1278, 2009, p. 32-46.

Videlier (Philippe), Usines, Sociétés en mouvement et représentations, Villeurbanne, coll. Commune mémoire, 2007, 447 p.

Voisin (Bruno), « Deux siècles d’immigration à Lyon : entre ghettoïsation et intégration citoyenne », Gavroche, n° 165, janvier-mars 2011, p. 18-27.

Zancarini-Fournel (Michelle), « Généalogie des rébellions urbaines en temps de crise (1971-1981) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 84, 2004, p. 119-127.


1 commentaire

  • Helene, 27 juin 2017 à 23h43Répondre
    J'aimerais bien avoir une photo du chemin des Buers avant 1945. Derrière l'immeuble non terminé et où nous habitions il y avait un terrain vague et au bout le boulevard de ceinture. Si quelqu'un avait Une photo je serais bien prête à payer le port, un grand merci. Helene
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