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Les bidonvilles des Trente Glorieuses (de la Libération au début des années 1970)

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l'histoire des bidonvilles de l'agglomération lyonnaise continue d'être intimement liée à celle du monde ouvrier et de l'immigration. Une soixantaine, au moins, de ces îlots insalubres a existé sur ce territoire entre 1945 et le début des années 1970. A Villeurbanne, qui est, après Lyon, la commune en ayant compté le plus grand nombre, plusieurs milliers de personnes y ont vécu, parfois durablement.

Vue partielle du bidonville du 175, rue du 4-août-1789 (Archives du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri)
Jeunes habitantes du bidonville des Buers, 1960, photo Marcelle Vallet (bibliothèque municipale de Lyon)
Bidonville 175 rue du 4-août-1789 en 1940 (archives du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri)
Entrée du bidonville des Buers, 1960, photo Marcelle Vallet (Bibliothèque municipale Lyon)
Boîtes aux lettres à l'entrée du bidonville, 1960, photo Marcelle Vallet (Bibliothèque municipale de Lyon)

Auteur(s) : Frédéric Blanc, anthropologue et Olivier Chavanon, sociologue,

Des baraques aux bidonvilles, dans un contexte de pénurie du logement

Les zones de baraques, développées ici et là à Villeurbanne de façon anarchique durant les années 1920, n'ont pas toutes disparu après le deuxième conflit mondial. Ainsi celle située près du cours Émile-Zola, au niveau de la rue Pierre-Cacard, dont se souvient par exemple un couple de villeurbannais.[1] L'épouse se souvient des migrants que sa mère appelait « la tribu des Espagnols », au sein de laquelle son mari indique pour sa part avoir trouvé quelques bons copains grâce au jeu de boules situé en face. Si ces immigrés vivent dans des conditions matérielles parfois difficiles, particulièrement l'été (du fait de la chaleur, décuplée dans les baraques) et en période de neige ou de pluie (à cause du sol en terre qui devenait alors boueux ou marécageux), nombreux sont ceux qui en conservent un souvenir nostalgique, lié notamment à la solidarité importante entre les familles.

La situation du logement, catastrophique à la Libération, ne s’améliore pas au cours des années suivantes. C'est dans ce contexte de pénurie que plusieurs nouveaux bidonvilles voient le jour ici et là dans l'Est lyonnais au milieu des années 1950. En 1958, tandis que, sous l'autorité de la Préfecture, on commence à supprimer ceux de Lyon (l'administration parle de « résorption »), Villeurbanne, dont la population connaît une nouvelle très forte augmentation après celle enregistrée durant la période de l'entre-deux-guerres[2], en compte au moins cinq. Celui du "Chaâba" se trouve à La Feyssine, celui dit "des Poilus" (du nom d'une petite rue aujourd'hui disparue) à côté du site actuel de l'Astroballe et de la passerelle, les trois autres dans le quartier des Buers, non loin du boulevard de Ceinture (actuel boulevard Laurent-Bonnevay).

 Une réalité diversement ressentie, avec, partout, un grand dénuement matériel

Le bidonville villeurbannais le plus important de la décennie 1950 (il comptera jusqu'à 350 habitants) naît aux Buers vers 1954 à partir de quelques cabanes. Il atteint rapidement sa superficie maximale, un peu plus de trois hectares, pour devenir un vaste village de tôles, de cartons, un enchevêtrement de logements de fortune bâtis avec des matériaux de récupération ramenés probablement des chantiers, croit deviner l'employé de la Ville[3] chargé un jour d'établir un plan des lieux, opération qu'il estimera impossible à réaliser correctement tant ceux-ci changent fréquemment de physionomie, de populations et à cause du caractère complètement désordonné des constructions.

Les bidonvilles ont parfois mauvaise réputation auprès de certains Villeurbannais qui déplorent leur misère, les voient comme des repaires de délinquants et d'asociaux. Ils indiffèrent certains autres habitants de la commune qui font comme s'ils n'existaient pas. Plus rares sont ceux qui les côtoient, telle Madame Bernard, l’assistante sociale, amenée à se rendre régulièrement au grand bidonville des Buers et qui se souvient y avoir noué des contacts amicaux à l'occasion de ses visites.

Aux yeux de ses propres résidents, dont la plupart sont des migrants issus de sociétés rurales, une dimension est à prendre en compte : vivre au bidonville présente l'avantage de pouvoir organiser son quotidien et celui de sa famille au moins un peu sur le modèle de ce village que l'on a quitté, de rester davantage entre soi, à l'écart du reste de la ville, nouvel environnement à bien des égards perturbant.

Autre élément qui peut expliquer la différence de ressenti entre les uns et les autres, ce qui pourrait parfois sembler insupportable pour les riverains de ces quartiers, Villeurbannais de longue date, ne l'est pas nécessairement pour les « bidonvillageois », en comparaison de ce qu’ils ont vécu antérieurement. Monsieur Benachour conserve de nombreux souvenirs du bidonville dit "de La Boulangère"[4], au sein duquel il a passé une partie de son enfance : jeux en plein air, camarades nombreux, bons rapports de voisinage...

On est loin de la réalité dépeinte par le journal Le Progrès du 4 février 1963, au sujet de ce même bidonville: Depuis que le feu a creusé un grand trou noir au milieu des baraques, quatre familles sont sans-abris (...) Vers 20 heures, le feu venait de se déclarer dans le gourbi. Prisonnier des flammes, leur chien hurlait de douleur. Une bouteille de butane explosa. Partout aidés par des voisins, on s'affairait pour sauver le maximum d'affaires. (…) Le chien a été brûlé vif.

Le contexte tendu de la guerre d'Algérie, la saleté, le feu, mais aussi les rats, le froid... font partie de leur vie quotidienne. Les incendies y sont fréquents. Ils s'expliquent par les matériaux inflammables (planches, bois...) dont sont constituées la plupart des habitations, par les installations électriques défectueuses que les habitants ont raccordées eux-mêmes ou bien encore par les appareils sommaires utilisés pour le chauffage. La saleté, avec laquelle les « bidonvillageois » sont obligés de composer, est rendue inévitable du fait de l'absence de pavage des rues qui transforme le sol en bourbier à la moindre averse. L'absence de W.C. ou de fosses d'aisance ne permet pas l'évacuation des déchets organiques, tandis que la minceur des cloisons ne suffit pas à maintenir toujours propre l'intérieur des habitations. Enfin, les gros problèmes d'hygiène sont à l'origine des maladies, des drames comme celui survenu au bidonville des "Poilus" : Quelqu'un leur a-t-il dit [aux automobilistes circulant sur le boulevard Laurent-Bonnevay] que, dans une des malheureuses familles habitant là, deux enfants étaient morts de froid pendant l'hiver et que tous les autres, sans exception, étaient allés au sana ? Sait-on que des enfants de ce coin maudit ont dû être transportés à Grange-Blanche, affreusement mutilés par des rats ?[5]

 Jusqu'aux années 1970, des populations d’origine diverse mais en majorité algériennes

Pendant cette période, les bidonvilles de Villeurbanne présentent quelques similitudes les uns avec les autres, ainsi qu'avec ceux du reste de l'agglomération. Dans leur très grande majorité, leurs occupants masculins sont des travailleurs réguliers, employés principalement dans l'industrie et le bâtiment. Bien qu'y vivent des personnes d'origines diverses (Italiens, Espagnols, Portugais, Français et étrangers anciens nomades sédentarisés...), les Nord-Africains, en particulier les « Français musulmans d'Algérie »[6] sont majoritaires.

Autre dénominateur commun, tous leurs habitants se voient proposer une offre de relogement au moment de la résorption de ces quartiers ou îlots (en théorie, car on constate quelques exceptions).

En 1964, les bidonvilles de Villeurbanne apparus durant la décennie 1950 ont tous été détruits, hormis celui du "Chaâba" dont le statut est particulier, du fait que le propriétaire du terrain est lui-même un immigré algérien vivant sur place. La Préfecture, maître d'œuvre des opérations, a fait distribuer des bons pour des places dans des foyers d'hébergement à tous les travailleurs célibataires. Les familles sont dispersées aux quatre coins de l'agglomération, après avoir fait l'objet d'un tri en fonction de leur adaptabilité supposée à la société française. Depuis le grand bidonville des Buers, certaines ont ainsi été déplacées dans une cité dite « de transit » à La Feyssine, elle-même en voie de « bidonvillisation »[7] quelques années plus tard.

Mais aussitôt ces bidonvilles sont-ils supprimés que d'autres réapparaissent. Un phénomène peu surprenant quand on sait que la crise du logement, résolue au milieu et dans la seconde moitié des années 1960, pour les Français de la région lyonnaise, ne l'est pas pour une large majorité de Nord-Africains de l'agglomération. Ils sont toujours très nombreux à vivre dans des conditions d'insalubrité évidentes, pas seulement en bidonvilles, mais aussi en taudis, garnis, meublés et hôtels[8].

 En effet, les nouveaux migrants en provenance du Maghreb, qui continuent de répondre aux besoins de main-d'œuvre de l'économie locale, arrivent sans que la question de leur logement ne soit réglée. Villeurbanne est, de toutes les villes de l'agglomération, la plus concernée. Durant cette période, de nombreux Algériens investissent le quartier du Tonkin en cours de rénovation et l'affaire déclenche des épisodes de tension, dont l'un secoue avec force le conseil municipal de la ville en septembre 1966[9] .

À quelques centaines de mètres de là, au niveau du 286 cours Émile-Zola, un bidonville d'une densité exceptionnelle et à l'environnement particulièrement dégradé s’accroît autour des cabanes occupées jadis essentiellement par les Espagnols. Jumeau de celui du 175 rue du 4-août-1789, il rassemble jusqu'à 700 personnes qui vivent entassées dans ce petit périmètre délimité également par les rues Pierre-Cacard d'un côté et Louis-Goux de l'autre, dans des conditions d'hygiène déplorables (sans W.C., sans raccordement électrique correct).

De nouvelles éclosions en nouvelles résorptions, toute la période dite des « Trente Glorieuses » est marquée du sceau de cette « lèpre urbaine »[10], qui hante encore le paysage de la commune au début des années 1970 dans le quartier du Tonkin.

 

 


Notes


[1] témoignage de M. et Mme Boisjot, villeurbannais.

[2] + 23 000 habitants entre 1954 et 1962. (Source : sur le site de l'EHESS : "Des villages de Cassini aux communes d'aujourd'hui",  notice de Villeurbanne.)

[3] témoignage de Maurice Milliat, chef d’équipe du service électro-mécanique de la ville de Villeurbanne.

[4]  situé le long de la rue de la Boulangère, devenue rue Alfred Brinon (quartier des Buers).

[5] Extrait de «Assainissement des bidonvilles de la région lyonnaise», rapport de Gabriel Rosset (vers 1962). Archives privées du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri.

[6] renommés Algériens dès 1962, après la fin de la guerre d’indépendance.

[7]  note du Service de Liaison et de promotion des Migrants (18 juin 1970) (ADR 248W362)

[8]  Elongbil-Ewan (Émilie), Loger les algérien-ne-s à Lyon et les Turc-qu-es à Berlin-Ouest : de l’accueil des populations migrantes à la gestion des territoires urbains, années 1950-70, p.222 notamment.

[9] note du Commissariat central de l’agglomération lyonnaise (3 octobre 1966) (ADR 248W356). Conseil municipal de Villeurbanne du 19 septembre 1966 commenté dans un article : "Une colonie Nord-Africaine s’étend et ceinture Villeurbanne. Le problème chez les gens du Vieux Tonkin", Dernière Heure Lyonnaise (23 septembre 1966).

[10] expression utilisée à l’époque, tant par la presse quotidienne régionale (Le Progrès) que par la presse associative et l’administration elle-même.


Bibliographie

Battaglia (Marie-Noëlle), Le bidonville des Buers : construction et sens d'une opération de résorption, Mémoire de Master 2 « Politiques publiques et changement social », I.E.P. Grenoble, 2010. (cote AMV 5C13)

Blanc (Frédéric), Chavanon (Olivier), De Ochandiano (Jean-Luc), "Des bidonvilles à la cité", dans La fabrique des citadins, Musée Urbain Tony Garnier, Lyon 2017.

Brodiez-Dolino (Axelle), Combattre la pauvreté : vulnérabilités sociales et sanitaires de 1880 à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2013, chapitre 10.

Elongbil-Ewane (Émilie), Loger les Algérien-ne-s à Lyon et les Turc-qu-es à Berlin-Ouest : de l'accueil des populations migrantes à la gestion des territoires urbains, années 1950-70, Thèse pour le doctorat d'histoire, Université Lyon 2, 2014.http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2014/elongbil_ewane_e

Toulemonde (Gaëlle), Les bidonvilles et leur résorption dans l'agglomération lyonnaise 1955-72, Mémoire Master 1 Histoire Moderne et Contemporaine, E.N.S. Lyon, 2013.


Sources

Archives municipales de Villeurbanne

Corpus d'entretiens réalisés entre 2016 et 2017 dans le cadre d'une recherche sur les bidonvilles en Rhône-Alpes au 20ème siècle (don Blanc-Chavanon en cours de traitement).

Archives départementales du Rhône

248W356 note du Commissariat central de l’agglomération lyonnaise (3 octobre 1966).

248W360 : Résorption de l’habitat insalubre : notamment photographies et pétitions
(1958, 1959, 1960 et 1962)

248W361 : bidonville des Poilus à Villeurbanne : recensement des occupants, fiches familiales de renseignements, coupures de presse, rapports de police, correspondance (1954‑1964) 

248W362 : note du Service de Liaison et de promotion des Migrants (18 juin 1970).

248W363 : bidonville du chemin des Buers : expulsion et relogement des occupants : arrêté préfectoral, recensement des occupants, fiches familiales de renseignements.

 Foyer Notre-Dame des Sans-Abri (archives privées)

Assainissement des bidonvilles de la région lyonnaise, rapport de Gabriel Rosset (vers 1962). 


Mots-clés : Immigration, Logement
Thèmes : Population, Logement

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