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Piscine des Gratte-Ciel

La piscine couverte des Gratte-ciel - ou piscine d’hiver- est inaugurée le 28 octobre 1933. Elle est située au sous-sol du Palais du Travail, face à l’Hôtel de Ville, sous le Théâtre National Populaire (TNP). Cet équipement s’intègre dans le projet des Gratte-ciel, mené par le maire Lazare Goujon. Il est conçu en complément de la piscine d’été de Cusset qui connaît alors un véritable succès dès son ouverture en 1931.

affiche pour l'ouverture de la piscine du Palais du Travail, 1933 (cote 4R20)
Vue intérieure de la piscine des Gratte-ciel (cote 4Fi436)
Piscine des Gratte-ciel et baigneur, photo Sylvestre (4Fi177)

Auteur(s) : Clément Bollenot, historien

Un contexte particulier

Longtemps, les « bonnes mœurs » ont eu raison de la construction d’espaces nautiques collectifs. Le corps devait rester caché dans l’espace public et les autorités craignaient que ce genre de lieu ne devienne rapidement incontrôlable. Pourtant, la demande existe bel et bien. Depuis le 18e siècle, les habitants des villes profitent des fleuves et des rivières pour se rafraîchir lors des grosses chaleurs. Les accidents et les noyades ne sont pas rares et les gouvernements successifs sont amenés à réfléchir à la question. À la fin du 19e siècle, les municipalités choisissent de bâtir des bains-douches, solution économique empêchant « les dérives de la baignade ». L’architecture de ces bains-douche est fonctionnelle et disciplinaire. Il s’agit d’encadrer « une pratique qui peut être jugée subversive ». Au début du 20e siècle, la montée des normes hygiénistes (l’arrivée d’un médecin à l’Hôtel de ville de Villeurbanne est significative) incite les municipalités à se saisir du problème. Conjuguée à la pression des associations sportives et à la croissance de la demande de loisirs, la construction de piscines devient incontournable mais reste encore rare dans les années 1930.

À Villeurbanne, le projet de construire une piscine afin d’accueillir les baigneurs à la mauvaise saison est l’occasion pour la municipalité socialiste de poursuivre la politique de développement des installations sportives.

 Un projet ancré dans le nouveau centre

 Le projet d’aménagement du nouveau centre de Villeurbanne, les Gratte-ciel, donne l’opportunité à Lazare Goujon de réaliser la piscine couverte à moindre frais. En effet, les sous-sols du Palais du Travail, qui,  sur les plans initiaux, devaient accueillir une salle de réunion, sont repensés afin d’en faire une piscine couverte. Les plans du bassin d’hiver sont ainsi présentés en séance extraordinaire du conseil municipal par Lazare Goujon le 26 août 1932. Si le coût de l’aménagement reste élevé (le total représente 2,3 millions de francs dont une partie est financée par une subvention de l’État), le maire évoque de nombreuses retombées positives pour la population.

Pour le médecin Lazare Goujon, la piscine joue d’abord un rôle d’hygiène sociale essentiel : « ouvrir une piscine, c’est fermer un hôpital » écrit-il. Il défend l’idée que l’activité physique est primordiale afin de garantir la bonne santé des Villeurbannais : « [il est] nécessaire de mettre à la disposition de la jeunesse et des enfants des écoles des espaces libres où ils pourront, après le séjour dans l’air vicié des usines, des maisons surpeuplées et des taudis, venir s’ébattre dans un air plus sain ». Outre l’hygiène, ces propos traduisent aussi les valeurs éducatives qu’il attribue au sport. Si la piscine d’hiver s’adresse à tous, elle est d’abord proposée aux élèves des écoles de la ville : c’est à cette époque que la municipalité met en place des cours de natation gratuits et obligatoires pour les enfants. Ce programme devance ainsi la circulaire préfectorale de septembre 1933 qui présente « un programme de propagande et d’organisation de la natation ». La piscine permet de laver et d’exercer le corps des jeunes, qui représentent l’avenir. La notion d’éducation populaire prime.

Une fois la construction actée, les travaux se déroulent rapidement. L’inauguration à lieu le 28 octobre 1933. Le 25 avril 1934, André Latarjet, anatomiste réputé et spécialiste de la médecine du sport, est invité à donner, au Palais du Travail, une conférence intitulée « La natation. Nécessité de mettre à la portée de tous des plages et des piscines », dans laquelle il défend l’importance de l’activité physique pour l’hygiène sociale. La nouvelle piscine est prête à accomplir sa mission.

 Une réalisation ambitieuse

 Si la piscine des Gratte-ciel est construite aussi rapidement et paraît si moderne lorsqu’elle est inaugurée, cela vient aussi d’une rivalité entretenue entre Villeurbanne et Lyon dans la course aux équipements sportifs. Lyon possède depuis 1929 le Stade nautique de Gerland. Si la construction de la piscine de Cusset permet à Villeurbanne de prendre un temps d’avance, la réalisation de la piscine des Gratte-ciel lui assure un avantage qui n’est perdu qu’avec la construction de la piscine Garibaldi dans le 3e arrondissement de Lyon. Néanmoins, ces projets nés de la concurrence entre les deux villes ont doté Villeurbanne d’équipements nautiques à la pointe, prestigieux, voire avant-gardistes pour Cusset.

La piscine d’hiver est, dès son inauguration, considérée comme une réalisation de premier ordre. Située exactement sous le théâtre, son bassin mesure 20 mètres de long sur 9 de large. 130 cabines sont construites, équitablement partagées entre les hommes et les femmes. Les installations techniques permettent de maintenir la température de l’air à 23° et celle de l’eau à 24° en permanence. Malgré sa situation souterraine, l’air est filtré, sec, légèrement suroxygéné afin de chasser « les buées, les miasmes des respirations, des poussières et des vapeurs nocives ». Lazare Goujon veille à rassurer ceux qui s’inquiéteraient d’un manque d’hygiène : les eaux sont limpides, « d’une pureté irréprochable aussi bien au point de vue bactériologique, qu’au point de vue chimique ».

L’aspect esthétique est particulièrement soigné. Ainsi, l’éclairage est réalisé d’une façon originale et toute nouvelle en France : huit projecteurs de 500 watts sont placés dans des niches latérales sous le niveau de l’eau, offrant une belle visibilité au bassin, décoré sur un côté d’une fresque de Marie-Louise Simard.

La piscine des Gratte-ciel connaît un véritable succès populaire. Dès les premières années, ce sont près de 20000 écoliers par an qui poussent les portes du lieu. En 1937, elle accueille les sessions natation de l’éphémère Brevet Sportif Populaire, instauré par Léo Lagrange, sous-secrétaire d’état aux loisirs et aux sports du Front Populaire. Il s’agit d’une série d’épreuves sportives destinées à tester le niveau de santé de la population.

Le 16 novembre 1962, la nouvelle piscine des Gratte-ciel est inaugurée avec succès, après une période de rénovation. Étienne Gagnaire, le maire, évoque une « véritable cure de rajeunissement ». De nouveaux filtrages et de nouveaux éclairages sont mis en service. Les bancs entourant le bassin sont également supprimés afin d’agrandir la plage. Des mosaïques, de nouvelles fresques et un vivarium installé dans l’entrée, renforcent la dimension esthétique du lieu.

La fin des années 1980 et le début des années 1990 sont marqués par une série de travaux d’entretien. Il s’agit de moderniser les installations pour renforcer la sécurité et le confort du public. Fermée le temps des quatre années de travaux au TNP, elle rouvre en octobre 2011 avec des aménagements nouveaux : luminosité accrue, vestiaires individuels en plus des vestiaires collectifs, ascenseurs, amélioration de la qualité de l’air, alimentation de l’eau du bassin dans la nappe phréatique.

Aujourd’hui, la piscine des Gratte-ciel n’est ouverte à tous les publics qu’à l’heure de midi, les mercredis et jeudis. Mais elle accueille le reste du temps les scolaires et les associations telles que Bébés nageurs, personnes luttant contre l’aquaphobie et futures mamans. Sa vocation reste plus pédagogique que sportive.


Bibliographie

Clémençon (Anne-Sophie) (dir.), Les Gratte-ciel de Villeurbanne, Les éditions de l’imprimeur, 2004, p. 178-185.(cote AMV 2C210)

Terret (Thierry), « La construction des piscines lyonnaises », Le sport et la ville, Spirales, n°5, 1992, p. 33-44.

Terret (Thierry), Histoire du sport, PUF, Que sais-je ?, 2007, 126 p.

Terret (Thierry), « La piscine d’hiver du Palais du Travail, un outil d’hygiène sociale », Le Palais du Travail, un projet social et politique innovant, catalogue d’exposition, Le Rize, 2011, p. 60-65.(cote AMV 2C217)


Sources

Archives municipales de Villeurbanne :

 2D28 : correspondance de Lazare Goujon avec un médecin lyonnais à propos de l’épuration de l’eau (6 novembre 1933).

1M75 : travaux dans la piscine du Palais du Travail : proposition des entrepreneurs, notices récapitulatives, devis, courriers (1932-1933). Traitement de l’eau (verdunisation) : rapport d’analyse (1930), correspondance, consignes (1931, 1935), plans de la salle de verdunisation (1932).

1M128 : plans, dessins techniques. Travaux d’éclairage (1962).

4R20 : tract publicitaire pour l’inauguration de la piscine (octobre 1933).

4R24 : inauguration des nouvelles installations de la piscine d’hiver (16 novembre 1962).

318W52 : améliorations techniques de la piscine (1994). Travaux d’entretien (1984, 1988, 1992, 1994), plans.

14Z91 : coupures de presse (1960, 1962).

 Sources imprimées :

 Goujon (Lazare), Villeurbanne 1924-1934, 10 ans d’administration, Association Typographique Lyonnaise, 1935.

« Piscines Municipales », Bulletin Municipal Officiel de la ville de  Villeurbanne, décembre 1933, p. 2121.

« Conférences», Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, décembre 1933, p. 2124.

 Articles de presse :

 « Rénové de fond en comble pendant l’intersaison, le bassin nautique des Gratte-ciel accueillera ses premiers clients au début de novembre », Le Progrès de Lyon, 18 octobre 1962. 

« M. Gagnaire et de nombreuses personnalités ont inauguré la piscine des Gratte-ciel…Nouvelle formule », Le Progrès de Lyon, 17 novembre 1962.

« Après avoir inauguré la piscine d’hiver, M. Gagnaire a remis la médaille de la Jeunesse et des Sports à MM Chiado, Lagouy et Dupraz », Dernière Heure Lyonnaise, 18 novembre 1962.

« Le TNP grand ouvert ! », Viva, le magazine de Villeurbanne, novembre 2011, p.11.


Mots-clés : Sport
Thèmes : Sport et loisirs

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