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Quartier des Gratte-Ciel

Centre-ville actuel de Villeurbanne, le quartier des Gratte-Ciel a vu le jour en l’espace de six ans, de 1928 à 1934. À la fois projet social, politique, hygiéniste et architectural, ce centre urbain - étonnant de modernité pour son époque -, est aujourd’hui reconnu comme l’une des rares utopies réalisées du XXe siècle.

 

 

Inauguration des Gratte-Ciel en juin 1934 : affiche d'Albert Boucherat (8Fi132)
Quartier des Gratte-Ciel : carte postale colorisée, années 1950 (éd. Cellard)
Gratte-Ciel en construction : ossature métallique (ph. Florentin) (4Fi316)

Auteur(s) : Marie-Hélène Towhill , journaliste

 Avant les Gratte-Ciel

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, Villeurbanne connaît, dans le sillage de son développement industriel, une croissance démographique extrêmement rapide. De 5000 habitants en 1856, sa population passe à 42 000 en 1911 et atteint les 82 000 âmes en 1931[1]. Abritant 68,7% d’ouvriers à cette date, la commune voit l’habitat et l’urbanisme se développer de façon anarchique. Cabanes en bois et taudis insalubres se multiplient, favorisant la prolifération des maladies. Alors que les usines s’installent massivement sur son territoire, avec leur lot de fumées et de pollution, Villeurbanne est encore à moitié rurale et ses différents quartiers sont mal reliés entre eux.

Depuis 1914, la commune a bien essayé de rationaliser son développement avec la création de l’Office public des habitations à bon marché de la ville de Villeurbanne. Mais cela n’a pas suffi à combler la carence en logements, en équipements publics et en infrastructures, ni à donner une unité à la ville, identifiée comme banlieue ouvrière de Lyon. La commune a déjà résisté à plusieurs tentatives d’annexion et il paraît peu à peu évident que, pour conserver son indépendance, elle doit affirmer son identité urbaine.

Le projet de Lazare Goujon : construire un nouveau centre urbain

Élu maire en 1924 et conscient de cette réalité, le docteur Lazare Goujon souhaite doter Villeurbanne d’un nouveau centre urbain pour « transformer la commune en une véritable ville, accueillante, laborieuse, exemplaire, saine et humaine »[2]. Dès 1926, un Plan général d’extension et d’embellissement prévoit, outre d’importants travaux de voirie et d’urbanisation, les prémices d’un nouveau centre, regroupant à la fois des habitations et des équipements municipaux.

Le projet reflète les idéaux socialistes et hygiénistes de l’époque. Derrière la volonté de l’élu d’urbaniser Villeurbanne et de la doter des attributs d’une ville moderne, se cache la conviction que l’on peut « changer la ville pour changer la vie ». À partir de 1928, les éléments du futur quartier se concrétisent au fil des extensions du projet et des réorganisations de son mode de financement.

1928 : le Palais du travail sort de terre

Le premier bâtiment à voir le jour est le Palais du travail, situé au centre géographique de la commune. Le projet est lancé en 1927, avec la création d’une association chargée de réunir les fonds nécessaires par le biais d’une souscription publique. Le jeune architecte Morice Leroux remporte le concours pour concevoir l’édifice dont la première pierre est posée le 20 mai 1928. Conçu comme un « véritable temple laïque, centre d’activité intellectuelle, artistique et morale, indispensable au développement de la cité, ainsi qu’à l’éducation intégrale de la classe ouvrière », le Palais du travail ouvre d’abord les locaux d’un dispensaire d’hygiène municipal en janvier 1932. Il comportera, outre le dispensaire, une piscine, un théâtre, une brasserie et une maison du peuple.

La construction court de manière indépendante jusqu’au 2 mai 1930, date de la dissolution de l’association finançant le projet. L’achèvement du bâtiment sera financé par le biais de l’une des premières sociétés d’économie mixte [3], la Société villeurbannaise d’urbanisme (SVU) fondée en 1931. À cette date, la crise économique qui a débuté avec le krach boursier de 1929 commence à toucher Villeurbanne. Les fonds s’étiolent. Pour surmonter cet obstacle, Lazare Goujon étoffe son projet. Il y ajoute un hôtel de ville et près de 1500 logements qui prendront place sur le foncier libéré par le départ des bâtiments industriels de la C.A.M. (Compagnie d’Applications Mécaniques). « Pour finaliser le projet, écrit Édith Traverso, historienne spécialiste des Gratte-Ciel, Lazare Goujon imagine une structure juridique et financière à la mesure de son ambition. Ce montage innovant expérimente et préfigure les sociétés d’économie mixte qui se développeront plus tard sur la base d’une association entre des fonds publics et privés.[4]»

Un hôtel de ville et 1450 logements sociaux

Deux ans après le début du chantier du Palais du travail, la municipalité lance le concours pour la réalisation de son nouvel hôtel de ville. Le projet de Robert Giroud, grand prix de Rome, est retenu en juillet 1930 : il propose un édifice monumental, dominé par un beffroi de 65 mètres de haut. Sa façade nord achève la perspective ouverte par les deux tours des Gratte-Ciel et l’avenue Henri-Barbusse, tandis que sa façade sud, fait face au Palais du travail, de l’autre côté de la place Albert-Thomas à l’époque (aujourd’hui place Lazare-Goujon).

Parallèlement, les immeubles de logements sont pensés entre 1929 et 1931. On en sait assez peu sur les conditions de leur conception[5]. Le projet a, semble-t-il, été élaboré dans la confidentialité entre Lazare Goujon,  Morice Leroux et Jean Fleury – ingénieur directeur des services techniques de la Ville-. C’est sous l’égide de ce dernier que le plan d’extension prend sa forme définitive en 1931 et inclut les logements sociaux. Morice Leroux est désigné pour les réaliser. Les travaux commencent le 15 juin 1931. Les premiers groupes d’habitation le long de la rue Michel Servet sont proposés à la location en septembre 1932, les suivants, un an plus tard[6]. L’inauguration de l’ensemble a lieu le 17 juin 1934.

Deux tours géantes de 19 étages et 60 mètres de haut encadrent l’entrée du nouveau centre. Dans leur continuité, quatre « mégastructures » composent l’avenue Henri-Barbusse, axe principal de l’opération. Deux autres longent la place Lazare-Goujon à l’ouest. Les immeubles reposent sur un socle continu de locaux commerciaux, au-dessus duquel les immeubles en redans[7] présentent des gradins en terrasse à partir du huitième étage.

Quatre ans à peine se sont écoulés entre la conception et l’inauguration. Pour parvenir à ériger cet ensemble en un temps record, les architectes et ingénieurs se sont inspirés, non seulement de l’esthétique mais aussi des techniques de construction des gratte-ciel nord-américains. Les immeubles ont été édifiés grâce à une structure métallique et à un remplissage de briques, ensuite enduites de ciment. Une technique assurant économie, rapidité d’exécution et solidité.

Au-delà de leur architecture extérieure, les logements sociaux des Gratte-Ciel répondent aux idéaux hygiénistes de l’époque. Petits pour leur majorité, tous les appartements bénéficient de l’eau courante, du gaz, de l’électricité, d’une salle de bain, et du tout à l’égout. Ils disposent de plus d’un vide-ordure, du chauffage central, de l’eau chaude et d’une cuisinière électrique. Un confort moderne destiné à limiter gaz de combustion et fumées, et à favoriser l’hygiène.

Les autres équipements urbains

Plusieurs équipements publics viennent compléter le quartier. Le central téléphonique, œuvre de Charles Meysson, encore visible aujourd’hui à l’angle sud-ouest de l’avenue Henri-Barbusse et face à l’hôtel de ville, dont le permis de construire est accordé en février 1930, est élevé à peu près en même temps que l’aile est du Palais du travail.

Une centrale thermique, adossée à une usine d’incinération des ordures ménagères, est chargée de distribuer le chauffage central et l’eau chaude dans tout le quartier, tout en limitant la pollution industrielle. Villeurbanne fait alors partie des toutes premières villes de France à se doter du chauffage urbain. Le réseau est mis en service en septembre 1932. L’usine et sa centrale thermique fonctionneront pendant 40 ans avant leur fermeture.

Le projet de Lazare Goujon prévoyait enfin un certain nombre d’équipements sportifs, dont un stadium à proximité des Gratte-Ciel. Il devait abriter une patinoire, un vélodrome d’hiver, un ring de boxe et un restaurant brasserie et pouvoir accueillir jusqu’à 12 000 spectateurs. Les travaux commencent en 1934 le long du cours Émile-Zola mais ne sont jamais achevés. À moitié réalisé, le stadium accueille des spectacles à ciel ouvert jusqu’à sa démolition en 1966. Au-delà du nouveau centre, Lazare Goujon avait également inclus dans ses plans d’aménagement, une piscine d’été et son terrain de jeux municipal à Cusset. Ultérieurement rebaptisés respectivement Centre Nautique Etienne Gagnaire et stade Georges Lyvet, ces deux équipements furent inaugurés le 30 mai 1931.[8]

Les Gratte-Ciel redécouverts

De nombreux reportages et photos ont documenté l’avènement du quartier des Gratte-Ciel. Lazare Goujon met très tôt son projet en avant et organise entre le 10 juin et le 1er juillet 1934, trois semaines de fêtes inaugurales du nouveau centre urbain. On trouve également trace d’un rayonnement international autour de cette réalisation au début des années 1930[9].

Cependant, après la mandature de Lazare Goujon, la municipalité communiste élue en 1935 hérite du poids d’un projet économiquement lourd. Les litiges se succèdent entre la mairie, la SVU et Morice Leroux. Un certain nombre de logements et de locaux commerciaux restent au départ inoccupés et jusqu’en 1945, la SVU résistera à plusieurs tentatives de dissolution. C’est durant cette période qu’apparaît l’appellation de « quartier des Gratte-Ciel » pour désigner le centre urbain de Villeurbanne.[10]

À partir des années 1970, portée notamment par le rayonnement du Théâtre national populaire installé au Palais du travail, Villeurbanne occupe une place de choix sur la scène culturelle nationale. C’est l’occasion d’une redécouverte du quartier des Gratte-Ciel et de sa reconnaissance en tant que patrimoine remarquable. Les fêtes du cinquantenaire des Gratte-Ciel, en 1984, signent l’inscription définitive du quartier dans une optique historique et patrimoniale. L’Hôtel de ville est inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1991. En 1993, l’ensemble du quartier est désigné Zone de Protection du Patrimoine Architectural Urbain et Paysager (ZPPAUP).

Le quartier demain

Alors que les Gratte-Ciel ont fêté en 2014 leurs 80 années d’existence, Villeurbanne fait encore figure d’exception en Europe pour avoir conçu un centre-ville autour de logements sociaux. Reconnu comme l'une des rares utopies réalisées du XXe siècle[11], le quartier aborde aujourd’hui une nouvelle page de son histoire avec le projet d’extension porté par le maire Jean-Paul Bret depuis 2008. Il vise à doubler la surface du centre-ville pour la porter de sept à quatorze hectares, prolonger l’avenue Henri-Barbusse au-delà du Cours Émile-Zola, doubler sa surface commerciale, y ajouter 20 000 m2 d’équipements publics et 900 nouveaux logements. Ce nouveau chantier devrait s’étaler sur 13 ans.

 

 

 


 

 


Notes

[1] Bonneville (Marc), « Villeurbanne, une banlieue des années 1930 », dans Clémençon (Anne-Sophie) (dir.) Les Gratte-Ciel de Villeurbanne. p. 72-83.

[2] Traverso (Edith), « Le projet de Lazare Goujon », dans Clemençon (A.-S.), Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, p. 84-93

[3] En France, une société d’économie mixte est une société anonyme dont le capital est majoritairement détenu par une ou plusieurs personnes publiques (de 50 à 85% du capital). Au moins une personne privée doit participer au capital de la SEM.

[4] Traverso (Édith), « Une des premières sociétés d’économie mixte », dans Clémençon (A.-S.) (dir.) Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, p. 148-151.

[5] Clémençon (Anne-Sophie), « Les immeubles de logement », dans Clémençon (A.-S.) (dir.) Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, p. 162-177.

[6] De Rogalski-Landrot (Boris), « Un outil pour le nouveau centre de Villeurbanne : la société villeurbannaise d’urbanisme »,  Le Palais du Travail, Le Rize, 2011, p. 71

[7] Un redan (ou redent) est en architecture un décrochement venant briser la continuité d’un profil ou la partie saillante d’une paroi.

[8] Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne n° 63, juillet 1931, p. 1431

[9] Videlier (Philippe), « Les Gratte ciel vus d’ailleurs », Maxi-Viva n°7, juin 2014.

[10] Traverso (Édith), « Après 1934, ombres et lumières », dans Clémençon (A.-S.) (dir.) Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, p. 204-211.

[11] Utopies réalisées - Document en ligne, consulté le 2014 10 01http://www.utopies-realisees.com/fr/pages/5-sites/fiche-site/quartier-gratte-ciel,2.html


Bibliographie

Clémençon (Anne-Sophie) (dir.), Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, Éditions de l’imprimeur, 2004. (Cote AMV 2C210).

Videlier (Philippe), Gratte-Ciel, éd. la Passe du vent, 2004.(Cote AMV 2C201).

Maxi-Viva – 80 : numéro spécial 80e anniversaire des Gratte-Ciel, n°7, juin 2014.

Zancarini-Fournel (Michelle) (dir.), Le Palais du Travail : un projet social et politique innovant des années 1930, Le Rize, 2011 (cote AMV 2C217).

 Sitographie

Les Gratte-Ciel de Villeurbanne, octobre 2010 – Document produit par Urbalyon, agence d’urbanisme pour le développement de l’agglomération lyonnaise - Document en ligne, consulté le 2014 10 01

http://www.urbalyon.org/AffichePDF/html_252

L’invention de la tour européenne : les Gratte-Ciel à Villeurbanne par Jean-François Pousse dans Le Moniteur le 15/07/2009 - Document en ligne, consulté le 2014 10 01

http://www.lemoniteur.fr/157-realisations/article/retrospective/682730-l-invention-de-la-tour-europeenne-4-30-les-gratte-ciel-1934-a-villeurbanne

Le label patrimoine du XXe siècle en Rhône-Alpes – Cité, dite les Gratte-Ciel - Document en ligne, consulté le 2014 10 01

http://www.rhone-alpes.culture.gouv.fr/label/spip.php?article24

Utopies réalisées - Document en ligne, consulté le 2014 10 01

http://www.utopies-realisees.com/fr/pages/5-sites/fiche-site/quartier-gratte-ciel,2.html


Sources

Goujon (Lazare), Villeurbanne 1924-1934, ou 10 ans d’administration, Association Typographique Lyonnaise, 1934. (Cote AMV 2C18).


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