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Usine J.-B. Martin de Villeurbanne

On l’appelait « l’usine des Américains ». Occupant un large quadrilatère de cinq hectares, entre la rue du 4-août, la rue du 1er mars, le cours Émile Zola et la rue de France, l’usine textile produisait du velours et de la peluche. Son histoire suit la chronologie industrielle de la commune. Tisseuses, dévideuses, manœuvres, travailleurs de tous horizons s’y sont succédé pendant plus de soixante ans.

papier en tête de la SALT en 1916
les bâtiments de J.-B. Martin en 1977 (photo D.Devinaz)
Le parc et la maison René Cassin dans les années 1990 (ph. OVIDE)

Auteur(s) : Manon Duret, étudiante en histoire

L’usine des Américains (1913-1924)

La construction de l’usine débute en 1913[1] et s’achève au sortir de la Première guerre mondiale, à l’initiative d’une société venue des États-Unis, la Textile Manufactoring Cie. Un premier atelier de tissage et des bureaux sont construits sur une parcelle à côté de la cité de la Joncière, une maison destinée à loger les tisseuses des entreprises voisines depuis le XIXe siècle. Le quartier « Bonneterre » est alors un quartier très industriel en pleine expansion. Dans la même rue, presque en face, les usines Gillet sont le premier employeur de la commune. La tréfilerie Bocuze, les chaussures Bailly-Camsat ou encore l’entreprise électrique Le Fil Dynamo sont voisines de l’usine. La Société, rebaptisée SALT (Société Anonyme de Textile Lyonnais) en 1919, est dirigée par Paul Williams, un industriel du Connecticut (Etats-Unis).

L’implantation d’une société textile américaine au cœur de la Fabrique lyonnaise déplaît aux industriels de la soie. En 1919, éclate à l’usine une grève[2] portant sur l’application de la loi pour la journée de 8 heures. La direction souhaite organiser le travail en double équipe, ce que refusent les syndicats ouvriers avec le soutien des syndicats patronaux. Les premiers y voient une atteinte à la vie de famille des ouvrières, les seconds, une concurrence déloyale de la part d’une société étrangère non syndiquée. La grève dure deux mois et donne lieu à de violents affrontements. Le rapport de police recense alors 300 ouvrières à l’usine, toutes grévistes. La grève se conclut malgré tout en faveur de la direction. L’organisation du travail change donc en même temps que la nature du personnel.

Une usine du groupe J.-B. Martin en expansion (1924-1931)

En 1924, l’usine passe sous le contrôle du groupe J.-B. Martin, une entreprise ancienne et puissante, premier exportateur de velours de France depuis le milieu du XIXe siècle. La société, à la tête d’un véritable trust, détient de nombreuses usines dans la région, notamment ses usines-internats à Tarare et à l’étranger. Son siège social est à Lyon, rue de Baraban. En 1924, le groupe possède deux usines à Villeurbanne, l’usine SALT, quartier Bonneterre et une autre située rue Francis-de-Pressensé.

Au cours des années 1920, l’usine de Bonneterre prospère et s’agrandit. Le nombre d’ouvriers et de métiers à tisser augmente considérablement. On peut estimer que l’usine emploie entre 500 et 600 salariés, embauchant toujours plus d’hommes, de manœuvres et d’étrangers. Dans les années 1928 à 1930, elle recrute plus d’étrangers et d’Algériens[3] que de français. La part des femmes, majoritaires au sortir de la guerre, recule avec la diversification des activités.

La rotation du personnel est très forte. Pendant l’entre-deux-guerres, la moitié des salariés embauchés est restée moins de six mois dans l’usine. Cette forte mobilité est due aux bas salaires, à la médiocrité des conditions de travail – dans l’humidité et les vapeurs de teinture – et à la fluctuation saisonnière de la production.

Le personnel dans l’entre-deux-guerres

Le travail à l’usine se décline en une multitude de postes, depuis la préparation du fil – dévideuse, ourdisseuse, moulineuse, plieuse -, jusqu’à la teinture et à l’apprêt en passant par le tissage. On rencontre par exemple des manœuvres au finissage du velours, des apprêteurs à la peluche, en plus du personnel nécessaire au fonctionnement de l’usine : employées de bureau, chauffeurs de chaudières, maçons, menuisiers, personnel d’entretien. La plupart des postes ne requiert pas ou peu de qualification. L’usine embauche en nombre des « apprenties » souvent jeunes et inexpérimentées, main-d’œuvre bon marché, qui nécessite un temps d’apprentissage très court.

 Contrairement au personnel des usines rurales, à Villeurbanne les cinq à six cent salariés qui travaillent simultanément, ne sont pas tous logés par l’entreprise. La cité patronale de la Joncière ne loge qu’une trentaine de salariés avec leurs familles, pour la plupart, tisseuses et tisseurs employés de longue date. Le reste du personnel est hébergé aux alentours, au mieux dans les immeubles Gillet, au pire dans des garnis inconfortables. C’est le lot des plus démunis et des plus mobiles, hommes seuls, étrangers ou Algériens, qui s’entassent par exemple dans des chambres meublées de la rue du Progrès.

Une usine en crise (1932-1950)

La crise économique touche durement Villeurbanne à partir de 1931, et le secteur textile en particulier. L’usine réduit sa production, pratique le chômage partiel, puis à partir de 1933, le chômage complet. Les effectifs chutent, et ce sont les étrangers, les manœuvres et les apprenties qui quittent prioritairement l’usine. L’automne 1934 est particulièrement rude.

En mai 1936, lorsque l’ensemble des usines de la rue du Quatre-août est occupé, on ne compte plus que 300 salariés. Si la production reprend à partir de 1938, elle est ralentie à nouveau par la guerre, dès 1939.

En 1950, plusieurs ateliers sont fermés et le personnel de l’usine de la rue Francis-de-Pressensé est transféré sur le site. L’usine change de nom, et devient la Teinturerie Bonneterre. Elle restreint sa production au velours et aux phases de teinture, apprêt, enroulage et visite[4]. En 1961, l’usine compte un peu plus de 200 salariés. En 1971, 70 % de sa main-d’œuvre est d’origine étrangère, surtout espagnole, algérienne et italienne.

Une usine, puis un quartier en lutte (1974-1981)

Au cours des années 1970, la désindustrialisation touche l’ensemble de la commune et particulièrement le secteur textile. Les usines Gillet ont fermé leurs portes en 1966. Le groupe J.-B. Martin décide de fermer le site de Bonneterre pour le transférer à Saint-Chamond. On compte alors environ 500 salariés sur le site, suite à une concentration des usines. De mars 1974 à novembre 1975, un mouvement syndical bloque la production pour revendiquer des conditions correctes de transfert et de licenciements. J.-B. Martin vend le site à la S.F.A.B. (Société Foncière d'Aménagement de Bonneterre) en  1974. La totalité du site ferme définitivement en 1976. La cité de la Joncière, surnommée la « cour des miracles » par les salariés de l’usine du fait de son insalubrité, est détruite en même temps.

Une autre lutte commence alors contre le projet du maire Etienne Gagnaire de dédier ses 50 000 m²[5] aux promoteurs, en autorisant la construction de 1 600 logements « de grand standing » et bureaux[6] sur le terrain. Des habitants du quartier et des écologistes, regroupés au sein d’un « Comité de défense du terrain J.-B. Martin », luttent pour l’installation d’un espace vert sur l’espace libéré. Ils obtiennent en partie gain de cause en 1977 après l’élection de Charles Hernu[7]. En 1979, la Ville rachète l’ensemble des terrains[8], dont la maison de maître et son parc, tandis que l'École  nationale  des  déficients  visuels  -depuis  le  26  novembre  1984-  et  un  groupe  de  logements  H.L.M.  (SAGECO) s’installe sur le terrain restant.

L’Espace des Droits de l’homme est inauguré le 21 juin 1981. En son centre, seul vestige de l’usine, l’ancienne demeure de la direction, rénovée, prend en décembre 1982 le nom du Prix Nobel de la paix, René Cassin. Inaugurée  le  31  janvier  1983, elle est devenue en 2007 un pôle gérontologique baptisé Maison des Aînés.



Notes


[1] Registre des déclarations de constructions nouvelles : 21 mars 1913, n°450 (registre non coté, AMV)

[2] 10M 449 : dossier de grève à l’usine américaine (1919) (Archives départ. Rhône)

[3] À cette période, les Algériens sont des sujets français et leur statut administratif et civil diffère de celui des citoyens français et des étrangers. Parmi les étrangers, on rencontre en premier lieu des Espagnols puis, des Italiens, des Arméniens, des Russes, des Polonais et quelques autres nationalités.

[4] La visite : phase de vérification effectuée après le tissage, généralement par des tisseuses expérimentées. À la sortie du métier, chaque pièce tissée est inspectée, on la fait défiler sur une table lumineuse. Les réparations sont effectuées manuellement et réclament beaucoup de doigté.

[5] Superficie exacte : 51 595 m²

[6] Permis de construire du 15 décembre 1975 (n°95/1975) transféré partiellement de la SFAB à la SAGECO Rhône-Alpes pour la partie nord du terrain et la réalisation de 188 logements (Permis de construire du 24 octobre 1978)

[7] Voir la communication au conseil municipal du 4 avril 1977 (1D305, p. 91-94) puis les débats du 4 juillet 1977 (1D305, p. 239-244)

[8] Acte de vente passé entre la ville et la SFAB le 5 avril 1979


Bibliographie

Bonneville (Marc), Villeurbanne : naissance et métamorphose d’une banlieue ouvrière, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1978, 287 p.

Bonneville (Marc), « La désindustrialisation urbaine, le cas de Villeurbanne (1963-1974) », Revue de géographie de Lyon, vol. 50, no 1, 1975, p. 97‑105.

Duret (Manon), Un passage à l’usine J.-B. Martin : trajectoires migratoires et professionnelles des salariés d’une usine textile de Villeurbanne (1919-1939), Mémoire de master sous la direction de Guy Brunet, Université Lumière Lyon II, Lyon, 2015, 251 p. (cote AMV 5C22).

Gaillard (Lionel), L’entreprise Martin à Tarare de 1836 à 1914, Mémoire de maitrise sous la direction d’Yves Lequin, Université Lumière Lyon II, Lyon, 1995, 225 p.

Robert (François), Population active et entreprises en Rhône-Alpes 1840-1939, rétrospective statistique : tome II : les données, Lyon, Institut des Sciences de l’homme, 2000 (cote AMV 2C2574)

Rotival (Marie-Line), Villeurbanne, mémoire d’une ville de l’industrie textile de 1880 à nos jours, Mémoire de Master Aménagement dirigé par Marc Bonneville, Lyon II, Lyon, 1997. (cote AMV 2C1310)

Videlier (Philippe), Usines, Genouilleux, La Passe du vent, 2007, 447 p.


Sources

Archives départementales du Rhône

45J1-1108 : Fonds privé de la société J.-B. Martin

10M 449 : Dossier de grève à l’usine américaine (1919)

PER 943/106 : statuts de la SALT, Moniteur judiciaire de Lyon,  n°100, 6 décembre 1920

 

Archives Municipales de Villeurbanne

Déclarations des constructions nouvelles : registre non coté (1909-1914).

Matrices cadastrales de la commune (1911-1941) (non cotées)

6Fi1067 : Plan cadastral (1922-1943) : folio 33 (quartier Bonneterre)

5J289 : Bureau  d’hygiène de Villeurbanne, casier sanitaire : plaintes et contrôles pour le 115 rue du Quatre-août (cité Joncière)

125W2 : correspondance : acquisitions immobilières du terrain J.-B. Martin (1977-1978)

166W4 : correspondance, tract, pétitions (1975-1980)

174W58 : cabinet du maire Charles Hernu, « affaire J.-B. Martin » : correspondance avec le comité de défense du terrain J.-B. Martin et la préfecture.

Permis de construire (n°95/1975 et 104/75) accordé à la SFAB transféré partiellement à la SAGECO (PC du 24 octobre 1978)


1 commentaire

  • françois, 28 septembre 2015 à 9h51Répondre
    Bonjour,
    Concernant l'action des écologistes et du Comité de défense JB.Martin, une source complémentaire peut-être consultée aux Archives municipales de Villeurbanne: celle du Groupe Ecologique de Villeurbanne (Réf 30Z).
    Par ailleurs, sur les mouvements de grève et d'occupation de l'usine en 1976, des documents sur une agence de sécurité, ALS, au service de la direction de l'entreprise, ont été publiés dans la presse et notamment Libération-Lyon du 17 janvier 1979.
    Cordiales salutations,
    François Ménétrier

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