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Les ouvriers à Villeurbanne, de 1850 à nos jours

Villeurbanne est passé en l’espace de quelques décennies, du bourg rural à la banlieue populeuse, de la banlieue à la ville industrielle, de la ville industrielle à la ville désindustrialisée. L’implantation conjointe des usines et des ouvriers a progressivement construit la ville, depuis le quartier des Charpennes et le sud de Villeurbanne jusqu’au centre de la commune et au bourg rural à l’est.

sortie des usines Gillet en 1906, carte postale
La Teinture Idéale : le personnel de l'usine de conditionnement de Villeurbanne en 1919
Le personnel de l'entreprise J. Bocuze

Auteur(s) : Manon Duret , étudiante en histoire

Villeurbanne, ville ouvrière, banlieue rouge. Ces qualificatifs ont défini la ville pendant plus d’un siècle. Omniprésents dans les représentations de la ville de l’entre-deux-guerres, ouvriers et ouvrières sont aujourd’hui invisibles et associés à un passé mythique.

L’évolution du nombre d’ouvriers et de la composition ouvrière a accompagné l’essor industriel puis urbain de la commune.

Un bourg agricole lié à l’industrie textile

Le terme « d’ouvrier » se construit dans les années 1830 pour désigner les compagnons, les journaliers et les manœuvres des révoltes urbaines qui se rassemblent à cette époque. Villeurbanne est alors un gros bourg agricole du Dauphiné. Le village vit de l’agriculture et du tissage à domicile comme le reste de la plaine du Dauphiné. Une seule manufacture, une fabrique de bougies employant quatre-vingt-dix personnes, est recensée par l’enquête industrielle de 1840. Les premiers renseignements sur la composition de la population datent de 1851. On dénombre alors 1054 ouvriers, soit déjà 40,6 % de la population active. Ces ouvriers travaillent surtout à domicile, dans l’atelier familial, et peu dans les fabriques. Le quartier des Charpennes est alors celui « des ouvriers et des cultivateurs ». C’est là qu’au cours du Second Empire, une nébuleuse de petits ateliers et d’usines se développe, effet de l’étalement des industries des Brotteaux. On recense une trentaine d’établissements qui exercent essentiellement dans la chimie, la passementerie, le moulinage, la chapellerie, l’orfèvrerie. 1038 hommes et 930 femmes résidant à Villeurbanne sont « attachés à l’industrie » (la catégorie « industrie » reste ambiguë, car une part importante de la population de l’époque est attachée tantôt à l’industrie, tantôt à l’agriculture, selon la saison et la conjoncture). L’industrie est alors essentiellement celle du textile, dont tisseurs, teinturiers, passementiers composent l’essentiel. Le village s’accroît à ses marges au contact avec Lyon. Réuni au canton de la Guillotière entre 1852 et 1854, il devient ensuite chef-lieu de canton. Dès cette époque, de nombreux ouvriers et surtout ouvrières sont des migrants, venus des départements ruraux alentour, à la recherche de travail.

Une banlieue ouvrière en expansion

Au tournant des années 1880, la commune est encore largement agricole, seuls les grands axes routiers sont urbanisés. L’industrie textile lyonnaise, en quête d’espace et de main-d’œuvre bon marché, descend de la Croix-Rousse pour venir s’installer à Villeurbanne. Les eaux de la Rize attirent en particulier les usines de teinture et d’apprêt, le tulle et la dentelle deviennent des spécialités villeurbannaises. Petits ateliers artisanaux et grandes usines se côtoient. Alors que la commune s’industrialise, la population explose. Elle passe de 8 000 habitants en 1880 à 44 000 en 1914. C’est la commune qui connaît la plus forte augmentation d’ouvriers après Saint-Fons et Vénissieux. La construction de l’usine hydroélectrique de Cusset marque également l’arrivée des industries électriques. Le village se transforme en banlieue ouvrière. La prédominance du textile fait que le nombre d’ouvrières sera longtemps équivalent au nombre d’ouvriers. En 1891, un ouvrier villeurbannais sur deux travaille la soie. La majorité travaille encore en atelier.

Le caractère ouvrier de la commune s’affirme au début des années 1890. La décennie est marquée par trois séries de faits. En premier lieu, l’arrivée des grandes entreprises modernes. On rassemble plusieurs métiers à tisser en usine. Cette nouvelle concentration des machines et des masses ouvrières, si elle ne prend pas tout de suite le pas sur la fabrique artisanale, modifie foncièrement le devenir des ouvriers. L’usine Gillet, qui s’installe en plein champ au centre de la commune, devient vite le premier employeur de Villeurbanne. Le mouvement s’accélère au tournant du XXe siècle. D’autre part, les premières cités ouvrières sortent de terre, construites à l’initiative du patronat. La commune s’urbanise et se dote de bars, de cafés boulistes, de guinguettes le long du canal qui deviendront des hauts lieux de la vie ouvrière villeurbannaise. Dans le même temps, le Parti Ouvrier s’implante à Villeurbanne à partir de 1892. Avec l’afflux de nouveaux électeurs ouvriers, la municipalité, jusqu’alors plus préoccupée des intérêts des propriétaires terriens, opère un glissement à gauche. En 1899, le conseil municipal vote des crédits en faveur des ouvriers en grève. Il veillera désormais aux intérêts des ouvriers et des syndicats. À la veille de 1914, Villeurbanne n’est plus une commune d’agriculteurs et les artisans travaillant en ateliers cèdent de plus en plus le pas aux masses d’ouvriers et surtout d’ouvrières peu qualifiées, en usine.

Le modèle de la ville ouvrière

La Grande Guerre entraîne une diversification de l’économie de la commune. Les secteurs clés de l’économie française quittent les zones du Front, pour s’installer, notamment, à Villeurbanne. L’usine électrique Delle, dont le site abrite actuellement l’usine Alstom, s’installe ainsi à Villeurbanne en 1916. Si le textile domine encore, les industries électriques et métallurgiques emploient un nombre croissant d’ouvriers. La guerre crée également un appel de main-d’œuvre étrangère. Jusqu’alors, des ouvriers italiens travaillaient en nombre dans quelques rares usines. Espagnols, puis Polonais, Arméniens, Russes ou Algériens s’installent alors dans la commune. Ils représentent plus de 16 % des habitants, la plupart sont ouvriers.

La population continue à s’accroître, elle est presque multipliée par deux pendant l’entre-deux-guerres. Pour répondre à l’afflux, on construit. C’est à cette période que s’est constituée la majeure partie du parc immobilier actuel. HBM et maisons individuelles seront construits en nombre. Ces constructions ne suffisent pourtant pas, et de nombreux ouvriers vivent dans des « cités d’urgence », des garnis insalubres aménagés dans des fermes, ou dans des baraques en bois comme celles du « quartier nègre » où habitent de nombreux Espagnols[1]. 1930 marque le pic d’emploi industriel de la commune. Les ouvriers représentent plus de 60 % de la population. Mais la population ouvrière n’est pas homogène et ses disparités se reflètent dans l’affrontement entre socialistes et communistes, pour le contrôle de la mairie. Le clivage s’effectue entre ouvriers qualifiés, issus du monde de la fabrique et les ouvriers non qualifiés des usines, migrants de France ou de l’étranger pour la plupart. Par la forte présence d’ouvriers qualifiés, Villeurbanne se distingue des autres banlieues de l’Est, constituées surtout d’ouvriers sans qualification, formées essentiellement d’immigrés. Pourtant la hiérarchie sociale de la commune reste très écrasée, les grandes entreprises emploient du personnel non qualifié en majorité. Ce sont les ouvriers qualifiés qui bénéficieront le plus des politiques sociales développées à cette période par la municipalité. Appartements des Gratte-Ciel et Palais du Travail contribueront à donner à Villeurbanne une visibilité en matière d’urbanisme ouvrier à l’échelle internationale.

L'omniprésence des usines, la prédominance des ouvriers et leur force politique et syndicale  perdurent après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux années 1970. L’économie se diversifie, alors que l’industrie textile perd progressivement du terrain. En 1968, les secteurs du textile et de la confection n'emploient plus que 14,1 % des effectifs dans la commune. La main-d’œuvre se redistribue dans d’autres secteurs, notamment les emplois du tertiaire qui rassemblent une part croissante de la population. Dans les années 1970, une vague de fermetures d’usines  provoque la fin de l’atmosphère industrielle sonore quotidienne à Villeurbanne. La décennie est marquée par les luttes contre la désindustrialisation, notamment les vingt-sept mois d’occupation de l’usine Obsession ou les grèves contre la fermeture des chaussures Bally.

Les ouvriers représentent aujourd’hui 18,9 % de la population active villeurbannaise (INSEE, 2009). Qui sont-ils ? Les traces matérielles que sont les cheminées d’usine encore debout permettent davantage de retracer la vie des usines que celle des ouvriers. Pour une large part, les parcours et les profils des ouvriers villeurbannais d’hier et d’aujourd’hui restent mal connus.

 


Notes

[1] source : Archives départementales du Rhône, 5M 126.


Bibliographie

Bonneville (Marc), Villeurbanne: naissance et métamorphose d’une banlieue ouvrière, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1978, 287 p.

Bonneville (Marc), « La désindustrialisation urbaine, le cas de Villeurbanne (1963-1974) », Revue de géographie de Lyon, vol. 50, no 1, 1975, p. 97‑105.

Cayez (Pierre), Métiers Jacquard et hauts fourneaux, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1978, 464 p.

Desrosières (Alain) et Thévenot (Laurent), Les catégories socio-professionnelles, Paris, La Découverte, 1988, 121 p.

Lequin (Yves), Les ouvriers de la région lyonnaise: (1848-1914), Lyon, France, Presses Universitaires de Lyon, 1977, 500 p.

Pinol (Jean-Luc), Les Mobilités de la grande ville: Lyon fin XIXe - début XXe, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1991. (cote AMV 2C2364)

Robert (François), Population active et entreprises en Rhône-Alpes (1840-1939): Rétrospective statistique, Lyon, ISH- INSEE, 2000.

Rotival (Marie Louise), Villeurbanne, mémoire d’un ville de l’industrie textile de 1880 à nos jours, Mémoire de Master Aménagement dirigé par Marc Bonneville, Lyon 2, Lyon, 1997.

Videlier (Philippe), Usines, Genouilleux, La Passe du vent, 2007, 447 p.


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