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Consultation

Les Algériens à Villeurbanne dans l'entre-deux-guerres

Avant 1945, l’immigration algérienne vers la région lyonnaise est méconnue. Ils furent pourtant nombreux dans l’entre-deux-guerres à traverser la Méditerranée pour venir travailler dans les usines de Villeurbanne. On sait peu de l’histoire et du passage dans la commune de ces migrants invisibles, parce que dispersés et très mobiles.    

Fiche d'embauche d'un ouvrier algérien comme manoeuvre à la teinture dans  l'usine de peluche J.-B. Martin en 1932
Foyer de travailleurs nord-africains à Firminy,vers 1940-1950 ( Archives municipales de Saint-Etienne, fds Léon Leponce, 5FI 8428)

Auteur(s) : Manon Duret, étudiante en histoire

L’immigration algérienne[1] est liée à la colonisation et aux guerres. En 1914, à la veille de la guerre, un article de loi supprime le permis de voyage pour les « Indigènes ». Théoriquement, ils sont libres de circuler entre la métropole et les trois départements français d’Algérie. Il s’agit de les intégrer rapidement à l’effort de guerre, la main-d’œuvre féminine et étrangère ne suffisant pas. Entre 1914 et 1918, en plus des soldats envoyés au front, on estime de 120 à 130 000 Algériens le nombre de ceux qui ont débarqué en France pour y travailler, ouvriers libres, réquisitionnés ou clandestins. Dans la région lyonnaise, en 1917, on recense 18 000 travailleurs coloniaux, Algériens, Marocains ou Chinois[2]. À la fin de la première guerre mondiale, les Algériens sont invités à rentrer chez eux. S’ils sont libres de circuler, les autorités d’Alger ne veulent surtout pas que leurs ressortissants s’installent en métropole. « Sujets français » devant la loi, ils n’ont cependant ni les mêmes droits, ni le même statut administratif que les citoyens français. Pour inciter aux retours, les rapatriements sont gratuits jusqu’en 1920. Mais tous ne rentrent pas.

Une population invisible

Ils sont alors peu nombreux à Villeurbanne. Au recensement général de 1921[3], on compte 35 Algériens dans la commune. Cherchant à contrôler ce phénomène migratoire, l’État commande un dénombrement spécifique des « indigènes originaires d’Algérie » en 1923 : dans l’agglomération lyonnaise, 1 414 Algériens sont recensés. À Villeurbanne, on n’en compte que 14. Mais le commissaire des Charpennes, prudent face aux chiffres, fait remarquer dans une note qu’il n’y a en vérité aucun moyen sérieux de compter les Algériens « qui ne sont astreints à aucun contrôle » et que la liste qu’il envoie est celle des seuls individus « qui ont pu être découverts, cet état ne saurait être complet[4]. »

De fait, les recensements ne sont pas suffisamment fiables pour saisir le phénomène migratoire algérien à Villeurbanne. Les Algériens logent dans des quartiers populeux mal recensés. Au même titre que les étrangers, leurs nom, profession, liens de parenté, sont souvent mal retranscrits. Des comparaisons avec les recensements effectués dans les régions sources de l’émigration permettent de saisir la mesure des distorsions. Trois personnes sur cinq qui sont déclarées par leur région d’origine comme résidant dans l’agglomération lyonnaise, ne sont pas recensées ici à la même date[5]. Les données des recensements nous permettent surtout de saisir les évolutions générales du phénomène migratoire : entre 1921 et 1926, le nombre d’Algériens recensés est multiplié par neuf dans l’agglomération. On compte 104 Algériens à Villeurbanne en 1926[6].

En 1924, la circulaire Chautemps vise à restreindre leur liberté de circulation en instaurant un certificat d’engagement auprès de l’Office de placement, un certificat médical et une carte d’identité pour pouvoir venir en France. L’immigration algérienne est traitée comme l’immigration étrangère. Pour autant, ces entraves administratives n’endiguent pas le flux qui, bien au contraire, augmente à partir de 1925. Le manque de terres dû aux confiscations de terrains agricoles pendant la colonisation, qui ont plongé les régions montagneuses dans la misère, est à l’origine de ce mouvement migratoire. La densité de population de certains villages pousse les hommes à migrer vers Alger, puis vers la métropole pour travailler.

Si l’on retrouve peu d’Algériens dans les recensements de Villeurbanne, c’est aussi le fait de la nature de cette émigration. Parfois « mandatés » par leur village pour venir travailler quelques mois en métropole, ces hommes sont très mobiles, et ne restent que quelques mois dans un logement avant de repartir. De plus, ils sont nombreux à travailler à Villeurbanne et à loger dans les quartiers lyonnais de la Guillotière ou de la Part-Dieu[7], et en particulier dans les garnis[8] des rues Mazenod, Montesquieu ou Chaponnay. [9]

Qui sont ces travailleurs ?

On a longtemps réduit l’émigration algérienne à l’image type du jeune kabyle célibataire, manœuvre dans une grande usine. Si beaucoup d’Algériens de passage à Villeurbanne correspondent à ce portrait, il convient de nuancer. Effectivement, on ne compte pratiquement que des hommes parmi les migrants[10], mais tous ne sont pas jeunes et célibataires.

En 1921, les Algériens qui vivent à Villeurbanne sont essentiellement originaires de Grande Kabylie. Mais dès 1922, les origines se diversifient. De plus en plus, ils viennent de la vallée de la Soummam et des Hautes Plaines du Constantinois. En 1931, les kabyles ne représentent plus que la moitié des migrants algériens de l’agglomération. La plupart des hommes sont partis seuls, mais ne sont pas célibataires. De fait, ils travaillent pour envoyer des mandats à leur famille. Et ces hommes ne sont pas tous très jeunes. La moitié d’entre eux a entre 25 et 35 ans. La population algérienne de Villeurbanne est constituée d’un petit noyau de sédentaires, parfois présents depuis la guerre, et d’une « noria » de nombreux migrants qui reviennent plusieurs fois. En moyenne, à l’échelle nationale, les migrants opèrent une rotation entre la métropole et les départements algériens tous les deux ans.

Quels employeurs ?

La plupart des Algériens occupent des emplois dédaignés par la main-d’œuvre française. Le constructeur automobile Berliet est le premier employeur d’Algériens de l’agglomération. Ils sont nombreux à travailler comme manœuvres dans l’industrie chimique et notamment dans les usines de teinture de Villeurbanne : en 1931, on recense 47 Algériens travaillant chez Gillet, 21 chez Vuillod-Ancel, 14 à la tréfilerie Bocuze.

Entre 1926 et 1931, la commune a vraisemblablement accueilli bien plus que la centaine d’Algériens des recensements. Si l’on s’en tient à la seule usine textile J.-B. Martin de Villeurbanne, plus de 400 Algériens sont embauchés entre 1926 et 1930. En 1928, ils représentent le tiers des embauches de l’usine. Ce sont tous des hommes, massivement originaires du département de Constantine, et en particulier de la vallée de la Soummam et de la région de Collo. Plus de la moitié d'entre eux loge dans le quartier de la Guillotière. La plupart, embauchés comme manœuvres, en particulier dans les ateliers de teinture, travaillent en moyenne moins de deux mois dans l’usine. Extrêmement mobiles, ils ne sont souvent que de passage à Villeurbanne. Ils arrivent d’Algérie ou d’autres bassins industriels, ils ont travaillé quelques mois dans d’autres usines de l’agglomération, changeant régulièrement d’adresse. Certains restent cependant plusieurs années, ponctuées d'allers-retours vers l'Algérie. Parfois, des membres d’une même famille se succèdent dans l’usine.

Si la plupart, à Villeurbanne, travaillent comme manœuvres, on recense malgré tout plusieurs ouvriers qualifiés, des chauffeurs automobiles, des commerçants. En 1934, un seul café[11] est tenu par un Algérien à Villeurbanne, mais il en existe plusieurs à Lyon. Ils logent surtout au sud de la commune, dans le quartier des Maisons-Neuves, aux limites de Lyon. En 1931, on compte 146 Algériens répartis dans 30 logements, notamment dans la rue du Progrès, près de la place Jules-Grandclément. Au n° 31, on recense 40 personnes dont 29 Algériens en 1931. Ces derniers vivent dans des chambrées de trois ou quatre, cohabitant parfois avec des Russes, des Italiens ou des Espagnols. Tous travaillent comme manœuvres dans les usines voisines, chez Gillet, Bocuze ou J.-B. Martin.

La crise et le reflux

Avec la crise économique des années 1930, les effectifs d’Algériens baissent et leurs conditions de vie se détériorent. Leur situation professionnelle se dégrade entre le début et la fin des années 1920. Si l’absence d’emploi les pousse à partir, des rapatriements forcés de chômeurs sont aussi organisés dès l’hiver 1927 par le « Comité de protection des travailleurs nord-africains ». Lié à la préfecture de Police de Lyon et constitué par Julien Azario en 1925, ce comité, qui se donne pour mission d’assister et surtout de contrôler la population algérienne, est vivement critiqué[12] pour ses méthodes coloniales. Leur situation matérielle n’était déjà pas enviable, elle s’aggrave encore avec la crise[13]. En 1921, 80 % des Algériens de l’agglomération vivaient en garni, ils sont 94 % en 1931. La concentration moyenne s’accroît de 7 individus par garni en 1921 à 14, en 1931[14].

Au cours de l’entre-deux-guerres, on observe un vieillissement et une sédentarisation progressive des migrants. Quelques mariages mixtes sont célébrés durant la période[15]. On remarque alors l’amorce d’une immigration plus durable et plus familiale. En 1936, 22 femmes algériennes sont recensées.

 Dans l’agglomération, les mouvements indépendantistes émergent. L’Étoile Nord-Africaine, mouvement créé par Messali Hadj en 1925, se structure à Lyon. Le 28 septembre 1935, le Palais du Travail de Villeurbanne accueille un meeting[16] pour « l’émancipation et les droits du citoyen » organisé par l’Étoile Nord-Africaine[17], auquel participe Messali Hadj et des migrants d’Algérie d’origine espagnole, membres de l’Oranaise[18]. L’Étoile nord-africaine est interdite en 1937 et ses membres traqués par le Service des Nord-Africains.

Après 1945, l’immigration algérienne prend une tout autre ampleur et change de nature. En 1975, on compte plus d’Algériens que d’Italiens, dans la région comme dans toute la France[19] et c’est, alors, une autre histoire.


Notes

[1] On désignera ici comme Algériens ceux qu’on nommait alors « Indigènes » ou « Français musulmans » des départements français d’Alger, Oran et Constantine.

[2] G. Massard-Guilbaud, Des Algériens à Lyon : de la Grande guerre au Front populaire, Paris, l’Harmattan, 1995, p. 47.

[3] Recensement de 1921 (AMV 1F14, 1F15).

[4] Note jointe au tableau du recensement de 1923 (ADR 4M415).

[5] G. Massard-Guilbaud (op. cit. p. 71).

[6] D’après G. Massard-Guilbaud (op cit. p. 188), Villeurbanne est alors la quatrième commune de l’agglomération comptant le plus d’Algériens après Lyon, Saint-Fons et Vénissieux.

[7] À eux seuls, les deux quartiers accueillent près de 60 % des Algériens de l’agglomération lyonnaise. G. Massard-Guilbaud (op. cit. p. 188).

[8] À l’époque, on appelle « garni » un logement meublé dans un immeuble, exigu et souvent insalubre, que l’on loue généralement à la journée ou à la semaine. Il s’agit d’un logement précaire, privilégié par les travailleurs mobiles et les familles pauvres.

[9] Fiches du personnel de l’usine J.-B. Martin (ADR 45 J 907-908).

[10] Dans l’agglomération, on ne recense que trois épouses algériennes en 1931. G. Massard-Guilbaud (op. cit. p. 319).

[11] cité par Massard-Guilbaud, (op. cit. p. 270), référence à J.-C. Bonnet "Les petits commerçants étrangers dans l'agglomération lyonnaise (1919-1939), à partir du registre du commerce », Bulletin du Centre Pierre Léon, 1975, n°1, p. 1-40.

[12] par exemple, en 1934, les cafetiers algériens envoient une lettre collective au préfet pour se plaindre des agissements du comité, cité par G. Massard-Guilbaud, (op. cit. p. 434).

[13] Voir le reportage de La Voix du Peuple, « La grande misère des Nord-Africains de Lyon et sa banlieue », 9-29 janvier 1937.

[14] G. Massard-Guilbaud (op cit. p. 210).

[15] G. Massard-Guilbaud recense dans l’agglomération 97 mariages d’Algériens avec des françaises ou des étrangères, dans l’entre-deux-guerres (op. cit. p. 319).

[16] Meeting cité par G. Massard-Guilbaud (op. cit.) et P. Videlier, L’Algérie à Lyon : une mémoire centenaire, B.M. Lyon, 2003.

[17] Association laïque fondée en 1926 pour « la défense des intérêts sociaux, matériels et moraux » des travailleurs, qui comptait se battre en complète collaboration avec la classe ouvrière française et recrutait ses militants dans l'émigration ouvrière algérienne. Elle deviendra le Parti du Peuple algérien en mars 1937, prônant l’émancipation et une autonomie totale de l'Algérie au sein de la République française.

[18] Association communautaire de migrants européens d’Algérie, Espagnols pour la plupart.

[19] Schweitzer (Sylvie), et alii, Rhône-Alpes: étude d’une région et d’une pluralité de parcours migratoires. Rapport final, Lyon, ACSÉ Rhône-Alpes, 2008, p. 241.


Bibliographie

Derder (Peggy), « L’immigration algérienne en France : de la fin du XIXe siècle à 1962 », Ressources thématiques de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration.

 Duret (Manon), Un passage à l’usine J.-B. Martin : trajectoires migratoires et professionnelles des salariés d’une usine textile de Villeurbanne (1919-1939), Mémoire de master sous la direction de Guy Brunet, Université Lumière Lyon II, Lyon, 2015, 251 p. (cote AMV 5C22)

Massard-Guilbaud (Geneviève), Des Algériens à Lyon: de la Grande guerre au Front populaire, Paris, l’Harmattan, 1995, 536 p.

Massard-Guilbaud (Geneviève), « Processus d’intégration d’un groupe d’immigrés dans une grande ville française », in Les immigrants et la ville: insertion, intégration, discrimination, XIIe-XXe siècles, Paris, l’Harmattan, 1996.

Pinol (Jean-Luc), Les Mobilités de la grande ville : Lyon fin XIXe-début XXe, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1991, 431 p. (cote AMV 2C2364)

Sayad (Abdelmalek), « Les trois « âges » de l’émigration algérienne en France », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 15, no 15, 1977, pp. 59‑79.

Schweitzer (Sylvie), et alii, Rhône-Alpes: étude d’une région et d’une pluralité de parcours migratoires. Rapport final, Lyon, ACSÉ Rhône-Alpes, 2008, p. 241.

Videlier (Philippe), L’Algérie à Lyon : une mémoire centenaire, Bibliothèque municipale de Lyon, 2003, 104 p.

 


Sources

Archives municipales de Villeurbanne

1F 14 à 21 : Recensements de population de la commune de Villeurbanne (1921, 1926, 1931, 1936).

Archives départementales du Rhône

4M 415 : Tableau nominatif des indigènes originaires d’Algérie à Villeurbanne,
recensement de 1923.

3M 32 : Indigènes algériens sur les listes électorales, circulaire sur les mesures à adopter en 1924.

45J 907-908, 924-926 : Fonds privé de l’entreprise J.-B. Martin : fiches du personnel de l’usine Bonneterre, rue du Quatre-août à Villeurbanne (1913-1950)

Sources imprimées

« La grande misère des Nord-Africains de Lyon et sa banlieue », La Voix du Peuple, 9-29 janvier 1937.


Mots-clés : Immigration, Ouvrier
Thèmes : Economie et industrie

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