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Cheminée du parc du Centre

La cheminée du parc du Centre, témoin du passé industriel de Villeurbanne, s’inscrit dans un projet artistique destiné à marquer le passage de la Ville dans le troisième millénaire. Cette commande publique a été réalisée en 2001 par l’artiste contemporain suisse Felice Varini. Intitulée Vue de la cheminée, l’œuvre monumentale relie symboliquement le passé et l’avenir.

 

cheminée du parc du Centre (photo Madjar)
L'usine Boissier rue de Pressensé à la fin des années 1920
L'usine en 1993, avant sa démolition (PD 1993/21)

Auteur(s) : Sandrine Madjar, historienne de l'art

Un passé industriel

L’implantation d’usines textiles, mécaniques et chimiques, dès la fin du 19e siècle, entraîne l’urbanisation massive de Villeurbanne qui devient une commune ouvrière. À l’emplacement du parc du Centre, s’érigeait une ancienne usine appartenant aux établissements textiles Pierre Boissier et fils, spécialisés dans la fabrication de velours et de soieries[1]. En 1924, Pierre-Aimé Boissier (1866-1940) complète son outil de production de velours de la rue Hippolyte Kahn en y intégrant la teinture, rue Francis-de-Pressensé. Employant jusqu’à 500 salariés, l’usine prospère jusqu’aux crises successives des années 1930 et est revendue aux établissements Bourgeois, puis Gillet-Thaon[2].

Lors de la séance du 29 mars 1993[3], la municipalité de Gilbert Chabroux décide d’acquérir le tènement de l’ancienne usine afin d’aménager un parc public. Cette volonté s’inscrit dans le projet d’extension du centre-ville des Gratte-Ciel, selon un axe nord-sud, au-delà du cours Émile-Zola, par la rue Léon-Chomel. Le 23 juillet 1993[4], la Ville acquiert un terrain de 8 000 m² entre les rues Billon, François-Raspail, Édouard-Vaillant et Francis-de-Pressensé. L’ancienne usine de teinture est détruite au cours du printemps 1994[5]. Selon le souhait de la population, seule, la cheminée en brique de 40 m de haut, datant de 1927, est conservée comme témoignage du passé ouvrier de la Ville.

 Passage au nouveau millénaire

En 1994, la municipalité confie l’aménagement du parc du Centre, au sein de la ZAC[6] Léon Chomel, à l’architecte-paysagiste Gilles Amphoux qui, entre janvier et juin 1995, crée un espace vert de détente avec deux allées piétonnes latérales bordées de chênes. Au cœur du parc, il aménage un bassin de 800 m², au milieu duquel se dresse l’ancienne cheminée, faisant écho au beffroi de l’hôtel de ville.

À la charnière des XXe et XXIe siècles, la municipalité souhaite inscrire, dans le paysage de Villeurbanne, une œuvre monumentale et emblématique qui « […] aura pour fonction de marquer, de manière significative et pérenne, le passage dans le troisième millénaire et servir de base à l’élaboration d’un manifeste urbain du XXIe siècle »[7].

Le 23 septembre 1999, le conseil municipal décide d’organiser un concours et de lancer un appel d’offres restreint dès février 2000[8]. Il approuve le choix du jury qui désigne Felice Varini[9] lauréat du concours, le 26 juin 2000[10]. L’artiste contemporain suisse, qui travaille toujours in situ, propose de traiter l’ensemble du parc. Il s’inspire des qualités offertes par l’ancienne cheminée pour symboliser le passage vers l’avenir. Felice Varini souhaite réaménager l’espace en intégrant la cheminée au sein d’une œuvre monumentale. Il envisage de percer l’ouvrage en deux points pour installer une passerelle en forme d’arc, offrant ainsi un point de vue infini sur le ciel depuis le cœur de la cheminée.

Une œuvre technique

Felice Varini réalise son projet en collaboration avec l’architecte Giorgio Tognola. Le chantier s’effectue en deux phases successives, la réalisation de l’œuvre d’art, puis le réaménagement du parc. La passerelle en acier est d’abord fabriquée dans un atelier à Voreppe, en Isère. Jacques Grisa, directeur de la société qui l’a conçue, explique que « 1 500 heures de travail ont été nécessaires pour réaliser l’œuvre, avec quatre chaudronniers-soudeurs, dont certains, compagnons du tour de France »[11]. Les éléments de l’ouvrage sont soudés entre eux, l’artiste ne souhaitant pas de boulons apparents.

À partir de juin 2001[12], l’ancien aménagement du parc est détruit et, seules sont conservées les deux allées latérales. La cheminée est consolidée, puis percée de part en part pour accueillir la passerelle à environ 5 m du sol. À la fin du mois de juillet, celle-ci est livrée, par convoi exceptionnel, en deux parties. La première fait 22 m de long et pèse 10 tonnes, tandis que la seconde, longue de 16 m, en pèse 7. Cette passerelle piétonne peinte en noire, de 0, 90 m de large, épouse une ligne pure, rythmée par des marches de hauteur et de profondeur différentes.

Une fois l’œuvre achevée, le réaménagement du parc est réalisé au cours de l’automne. Une pelouse et 15 arbres fruitiers[13], plantés librement, servent de socle de verdure au monument. L’ensemble est inauguré par l’équipe du nouveau maire, Jean-Paul Bret, le 26 novembre 2002.

Un point de vue symbolique sur le passé et l’avenir

« Ma méthode habituelle de travail est d’approcher le lieu d’intervention en repérant ses qualités, afin de me permettre ainsi d’aboutir à la réalisation d’une œuvre qui prenne en compte la réalité première du lieu en la faisant jouer avec ma pratique »[14]. Le projet artistique de Felice Varini, intitulé Vue de la cheminée, a pour objectif de redonner du sens à l’ancienne cheminée qui a perdu sa fonction initiale. Si la passerelle symbolise le passage vers l’avenir, elle permet aussi « au visiteur-flâneur d’accéder à l’intérieur de la cheminée et par son regard à la verticale empruntant le même trajet que la fumée jadis, d’embrasser une portion d’infini … »[15].

Felice Varini a souhaité créer un espace libre en implantant, en plein centre-ville, un verger urbain qui soit « […] un lieu de flânerie, de rencontre, de plaisir, d’interrogations et de jeu »[16]. La cheminée, souvenir du passé industriel de Villeurbanne et sa passerelle offrent de nouveaux points de vue sur le parc et au loin, les Gratte-Ciel. Cette conception contemporaine permet ainsi aux visiteurs de participer à l’œuvre et de porter un regard différent sur son environnement.



Notes

[1] L’entreprise Pierre Boissier et fils, créée en 1912, était l’une des plus  importantes entreprises textiles de Villeurbanne. En 1891, Pierre-Aimé Boissier rachète, avec son collaborateur Alexis Maureau, l’entreprise A. Pochon et Cie, cours Émile-Zola. Après le départ de son associé, Boissier la transfère , entre 1911 et 1913, dans de nouveaux locaux, rue des Belles-Femmes (actuelle rue Hippolyte-Kahn). Les établissements P. Boissier ferment en 1963.

[2] 325W56 : Bosc (G. et T.), Histoire villeurbannaise de la famille Boissier, 20 octobre 1997, 16 p.

[3] 1D143 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 29 mars 1993, n° 93-026.

[4] 296W128 : Jardins publics, aménagement, Parc du Centre (1994-1995).

[5] Permis de démolir n°93/021

[6] Zone d’Aménagement Concertée.

[7] 301W13 : Parc du Centre, concours d’artistes pour le passage dans le troisième millénaire (1997-2000).

[8] 1D190 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 23 septembre 1999, n° 99-159.

[9] Felice Varini est né en 1952 à Locarno (Suisse-italienne). Il vit à Paris depuis 1978 et travaille sur le concept du point de vue au sein d’espaces de grande ampleur. L’artiste intervient notamment sur des espaces architecturaux en inscrivant une forme peinte qui se révèle au spectateur lorsque celui-ci se positionne en un endroit précis.

[10] 1D195 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 26 juin 2000, n° 2000 -112.

[11] « L’insolite belvédère du parc du Centre », Le Progrès, 1er août 2001.

[12] 302W92 : Parc du Centre, œuvre de Felice Varini « Vue de la Cheminée » (1995-2003).

[13] Deux amandiers, un merisier, un poirier « chaplan », un pommier « reinette du Canada », un cognassier, deux plaqueminiers du Japon, trois noyers, un châtaignier, trois noisetiers.

[14] 302W92 : Parc du Centre, projet de Felice Varini : « réalisation d’un œuvre d’art pour le 3e millénaire » (mai 2000)

[15] Id.

[16] Id.

 



Bibliographie

Devinaz (Danièle), Promenades artistiques au gré de Villeurbanne, Villeurbanne, Éditions du Mot Passant, 2001, 48 p. 


Sources

Archives municipales de Villeurbanne :

Permis de démolir n°93/021 du 12 mars 1993 : bâtiments (907 m²) situés 129 rue de Pressensé/21-27 rue Billon/2 rue Raspail 

 296W30 : cabinet du maire, Parc du Centre, concours relatif à la réalisation d’une œuvre monumentale pour le troisième millénaire (1997-2000).

 296W128 : cabinet du maire, Jardins publics, aménagement, Parc du Centre (1994-1995).

 301W13 : bureau d’adjoint au maire C. Gourdin : Parc du Centre, concours d’artistes pour le passage dans le troisième millénaire  Parc du Centre, acquisition d'une œuvre d'art monumentale : notes, correspondance, documents comptables, règlement du concours  (1997-2000)

 302W92 : bureau d’adjoint au maire R. Terracher, œuvre de Felice Varini « Vue de la Cheminée » : correspondance, coupures de presse, notes, documentation, plans (1998), étude règlement du concours, programme de l'appel d'offres (1995-2003).

 325W56 : direction des affaires culturelles : concours, construction par appel d’offre restreint d’une œuvre d’art monumentale dans le parc du Centre (1997-2000).

 345W24 : direction générale culture-éducation-petite enfance, oeuvre « Cheminée » de Felice Varini (2000).

 

 1D143 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 29 mars 1993, n° 93-026.

 1D190 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 23 septembre 1999, n° 99-159.

 1D195 : Délibération du conseil municipal de Villeurbanne, séance du 26 juin 2000, n° 2000-112.

 
Sources imprimées :

Bret (Jean-Paul), « Le Parc du Centre », Lettre d’information de la mairie de Villeurbanne, avril 2001, 4 p.

 « Une œuvre pour le parc du Centre », Viva Villeurbanne, n° 140, septembre-octobre 2000, p. 24.

 

Articles de presse :

 « Le parc aux cent chênes », Le Progrès, 12 avril 1995.

 « Une œuvre monumentale pour le parc du Centre », Le Progrès, 14 juin 2000.

 « De l’histoire, de l’art… et du quotidien », Le Progrès, 21 avril 2001.

 « Place au centre », Le Figaro, 19 juillet 2001.

 « Parc du Centre : attention, convoi exceptionnel », Le Progrès, 30 juillet 2001.

 « L’insolite belvédère du parc du Centre », Le Progrès, 1er août 2001.

 « Villeurbanne déplace le cœur de la cité : La passerelle est au centre », Le Figaro, 1er août 2001.

 « Villeurbanne : une passerelle dans la cheminée », Le Moniteur, 10 août 2001.

 « Une passerelle entre deux millénaires », Le Progrès, 26 novembre 2002.

 


Mots-clés : Urbanisme, Monument urbain

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