Accueil > Consultation > Encyclopédie > Jaurès à Villeurbanne : traces mémorielles

 
Imprimer la page

Consultation

Jaurès à Villeurbanne : traces mémorielles

Jean Jaurès n’est jamais venu à Villeurbanne. Néanmoins, les traces mémorielles le concernant y sont nombreuses depuis les premières années qui suivirent sa mort en 1914. Leur étude présente à la fois un intérêt à l’échelle locale, car elle éclaire à sa manière certains aspects de l’histoire politique de la ville, mais elle illustre aussi cette « deuxième vie » de « Jaurès après Jaurès », cette mémoire présente à l’échelle nationale voire internationale.

Buste de Jean Jaurès réalisé par Roméo Rigola en 1921 (photo C. Moulin)
Programme de la fête commémorative de 1926 au théâtre de verdure de Villeurbanne (4R22)
La Compagnie CIA interprète « Rue Jean Jaurès » ( texte de Frédéric Michelet) lors des Invites en juin 2014 (photo C.Moulin)

Auteur(s) : Catherine Moulin, Professeur agrégée d'Histoire, membre de la Société d'études jaurésiennes.

Les premiers temps de la mémoire : entre souvenirs et hommages

    La mémoire jaurésienne à Villeurbanne prend racine dans le fait que bien des édiles des premières décennies du 20e ont connu ou, du moins, vu et entendu Jaurès. Ce dernier vint souvent dans la région lyonnaise[1]. Or, à partir de 1908, les élus villeurbannais se montrent assidus à ses réunions. Le conseil municipal se distingue à l’occasion de la venue de Jaurès à Vienne le 17 octobre 1909, en étant « presqu’au complet », selon L’Éclaireur de Vienne. Georges Lévy était à Vaise le 25 juillet 1914 lorsque Jaurès prononça son célèbre et ultime discours en France [2].

     L’attachement et l’admiration des édiles villeurbannais à l’égard de Jaurès se manifestent à plusieurs reprises après sa mort survenue le 31 juillet 1914. Dès le 5 mars 1917, le conseil municipal dirigé par Alexis Perroncel qui remplace Jules Grandclément alors mobilisé,  décide de donner son nom à la rue des Maisons-Neuves. La dimension pacifiste de cette mesure est confirmée par les délibérations du conseil municipal : « En hommage à celui qui fut toujours le conseiller éclairé du parti, le sage dont le cerveau puissant sut toujours pressentir les événements et dont la disparition creuse un vide immense dans notre parti, à l’ardent pacifiste que nous regrettons de ne pas trouver au milieu de nous à l’époque troublée que nous traversons pour nous aider à solutionner cette terrible crise au mieux des intérêts du prolétariat paysan et ouvrier »[3]. Le 15 avril 1919, Jules Grandclément fait approuver à l’unanimité par le conseil municipal une motion qui « rend hommage au patriote éclairé autant qu’internationaliste », et voter une somme de cinq cents francs pour la réalisation d’un buste de Jean Jaurès. Il propose enfin que la municipalité fasse l’acquisition des « œuvres d’Histoire et de propagande socialiste du grand tribun qui seront déposées à la bibliothèque municipale et dans les bibliothèques scolaires communales »[4]. Le sculpteur italien Roméo Rigola est sollicité pour la réalisation d’un buste en marbre, installé dès 1921 dans l’hôtel de ville, alors situé place Grandclément. Notons enfin, que l’anthologie de textes de Jaurès intitulée Pages choisies, est le premier livre acheté par la bibliothèque populaire en 1922.

Les combats mémoriels des années 1920 à la fin de la Seconde guerre mondiale    

   A la suite du congrès de Tours en décembre 1920 qui aboutit à la scission de la SFIO[5] le mouvement socialiste villeurbannais est fracturé : c’est le début d’une vie politique locale troublée et chaotique[6]. En 1924, Lazare Goujon, le nouveau maire socialiste, est élu aux dépens de Jules Grandclément. A son tour, il fait vivre la référence mémorielle à Jaurès. Avec l’un de ses adjoints, il est désigné pour représenter la ville à la cérémonie de translation des cendres de Jaurès au Panthéon, le 23 novembre 1924[7]. Dix ans plus tard, en 1934, Lazare Goujon inaugure la nouvelle mairie dans le quartier des Gratte-Ciel. Le buste de Jaurès commandé en 1919 est en bonne place dans le bureau du maire, comme en témoignent les photographies prises par Jules Sylvestre[8].

    Jusqu’à la fin des années 1920, les manifestations commémoratives organisées à Villeurbanne par les socialistes et communistes, montrent que la mémoire de Jaurès demeure un enjeu et un prétexte à des confrontations  sur des questions d’actualité. Ainsi, le 30 juillet 1922, la SFIO commémore l’assassinat de Jaurès en organisant un défilé des Charpennes jusqu’à  l’hôtel de ville, devant lequel le buste de Jaurès a été exposé. Le même jour, « de leur côté, les membres du parti communiste se livrent à une manifestation identique »[9]. Le 1er  août 1926, tandis que la municipalité de Lazare Goujon organise une « fête commémorative de Jaurès » au théâtre de verdure[10], les communistes se rassemblent lors d’un défilé avec musique puis d’une « fête-conférence ». L’année suivante, le cortège communiste comprend 1500 personnes. « Une vingtaine de drapeaux rouges avec inscriptions  […] précèdent les dirigeants communistes [dont Paul Vaillant-Couturier].  Les manifestants chantent L’Internationale ou crient «  vive la révolution, à bas les socialistes, conspuez Herriot, conspuez Goujon »[11].

    Contrairement à ce que l’on constate à l’échelle nationale, le « Rassemblement populaire » des Gauches réalisé à partir de 1935, ne se concrétise pas à Villeurbanne par un rapprochement entre communistes et socialistes. En témoignent les élections municipales de 1935 avec la victoire des communistes dirigés par Camille Joly, aux dépens de Lazare Goujon. Dans ce contexte, la figure consensuelle qu’est devenu Jaurès durant le Front populaire ne se retrouve pas à Villeurbanne. Sous le régime de Vichy, comme dans les autres villes de France, la rue Jean-Jaurès est débaptisée et redevient la rue des Maisons-neuves. Elle reprend le nom du grand leader socialiste à la Libération le 12 décembre 1944[12].

Depuis 1945, une mémoire apaisée

     Après la Seconde Guerre mondiale, les références à Jaurès sont beaucoup plus apaisées. Son nom est donné à différents établissements de la ville, notamment destinés à l’enseignement. Étienne Gagnaire inaugure le groupe scolaire Jean-Jaurès en octobre 1959, année du centenaire de sa naissance. Socialiste modéré qui évolue vers un centrisme gestionnaire[13], il déclare lors de l’inauguration: « En donnant le nom de Jean Jaurès à ce groupe scolaire, nous avons voulu honorer la mémoire du grand tribun socialiste ; nous avons voulu honorer la mémoire de celui qui fut incontestablement l’homme le plus critiqué, le plus injurié, le plus insulté »[14]. En 1968, un collège, établissement de type Pailleron, prend le nom de Jaurès ; sa réhabilitation-reconstruction au n°54 de la rue Jean-Jaurès, fait l'objet d'une inauguration le 24 octobre 1994, l’année du 80e anniversaire de la mort du grand homme, en présence de Gilbert Chabroux, maire de Villeurbanne. 

Il est enfin des traces plus ténues comme les références dans les discours des maires. Ceux de Charles Hernu par exemple. Elles sont, certes, peu nombreuses, et même totalement absentes après 1985. Charles Hernu cite surtout Jaurès dans le cadre de la commémoration d’événements de l’histoire villeurbannaise comme la libération de la ville ou le cinquantenaire des Gratte-ciel en 1984[15].

   En 2014, année du centenaire de la mort de Jaurès, la municipalité de Jean-Paul Bret commémore l’évènement en accueillant notamment une exposition à l’hôtel de ville. La mémoire jaurésienne est également illustrée par le monde de la culture et de l’enseignement : en juin lors du festival de spectacles de rue, Les Invites, la compagnie CIA présente un spectacle intitulé Rue Jean Jaurès[16] et le buste réalisé en 1921 trône désormais dans le hall du collège qui porte son nom. Il entre en résonance avec la fresque réalisée en 2014 par des élèves de l’établissement, encadrés par leurs enseignants.

   En définitive, différentes facettes de la personnalité de Jaurès sont honorées à Villeurbanne au fil des décennies : il y a, entre 1917 et 1919 le pacifiste, martyr de la paix, puis, pour les communistes des années 1920, l'antimilitariste « de tout temps au service de la classe ouvrière » et de son émancipation, tandis que, dans les années 1980, Charles Hernu retient surtout l’artisan de « l’union des républicains » et le patriote auteur de L’Armée nouvelle

Traces diverses, mémoires plurielles.

 




Notes


[1] Moulin (Catherine), « A la rencontre de Jean Jaurès, missionnaire du socialisme en région lyonnaise », Bulletin de la société d’études jaurésiennes.

[2] Georges Lévy : député socialiste puis communiste de la circonscription de Villeurbanne entre 1919 et 1924, puis entre 1936 et 1939 ; conseiller général entre 1935 et 1939 ; maire entre 1945 et 1947.

[3]  Délibérations du conseil municipal, 5 mars 1917, Archives municipales de Villeurbanne (AMV)

[4]  Délibérations du conseil municipal du 15 avril 1919,(AMV).

[5] SFIO : Section française de l’Internationale ouvrière, parti socialiste fondé en 1905. La scission intervenue en 1920 aboutit à la formation de la SFIC qui devient le Parti communiste français.

[6] Meuret (Bernard), Le socialisme municipal à Villeurbanne (1880-1982), Lyon, PUL, 1982, p. 121–129 et 144-145.

[7]  Délibérations du conseil municipal du 6 novembre 1924, (AMV).

[8] Jules Sylvestre, photographe lyonnais, a donné à la bibliothèque municipale de Lyon une importante collection de photographies.

[9] La Vie lyonnaise, n°99, 5 août 1922 (AMV 3C138).

[10] Programme imprimé (AMV 4R22).

[11] Rapport du commissaire spécial, 1er août 1927. Édouard Herriot, radical, est alors maire de Lyon et président du Conseil, lors du Cartel des Gauches (1924-1925)(Archives départementales du Rhône, 4M261).

[12] Délibérations du conseil municipal, 26 novembre 1940 (AMV).

[13] Meuret (Bernard), ibidem, p.209-250.

[14] "Allocutions prononcées à l'occasion de l'inauguration de 6 groupes scolaires le 25 octobre 1959", Bulletin municipal officiel de la ville de Villeurbanne, novembre-décembre 1959, p. 7682.

[15] Discours de Charles Hernu (AMV, 11W104).

[16] Michelet (Frédéric) et la compagnie CIA, Rue Jean Jaurès, Lavérune, Éd. L’Entretemps, 2016, 93 p.


Bibliographie

Meuret (Bernard), Le socialisme municipal à Villeurbanne (1880-1982), Lyon, PUL, 1982

Bulletin municipal officiel de la ville de Villeurbanne, novembre-décembre 1959.

Moulin (Catherine), « A la rencontre de Jean Jaurès, missionnaire du socialisme en région lyonnaise », Bulletin de la société d’études jaurésiennes, n°111, octobre-décembre 1988.

Moulin (Catherine), Je suis ... Jean Jaurès, éd. Jacques André, 2013, 80 p. (cote AMV 2C3683).


Sources

Archives municipales de Villeurbanne

1D274 : registre des délibérations du conseil municipal (avril 1911-1919).

1D275 : registre des délibérations du conseil municipal (1920-août 1924).

1D280 : registre des délibérations du conseil municipal (1939-juin 1941).

4R22 : Fête commémorative de Jean Jaurès, organisée par "Les Fêtes du Peuple" au théâtre de verdure de Villeurbanne (1er août 1926) : programme imprimé en 26 exemplaires.

11W104 : communiqués de presse, discours, allocutions du Maire Charles Hernu (1977-1982).

Archives départementales du Rhône

 4M261 : Procès-verbaux de réunions de partis politiques 1926-1939 : rapport du commissaire spécial, 1er août 1927.


Thèmes : Histoire, Politique

1 commentaire

  • ménétrier françois, 25 juin 2016 à 17h31Répondre
    Bonjour,

    Le buste de Jean Jaurès a été prêté le 1 août 1936 au syndicat CGT de Lyon pour la fête commémorative de sa mort le 1 août 1936 au stade municipal de Lyon.
    Lettre du syndicat CGT au maire de Villeurbanne le 23 juillet 1936 et réponse favorable de Camille Joly le 27 juillet.
    (Archives municipales de Villeurbanne Série 2K)

    Cordiales salutations
Sélectionnez un thème
Sélectionnez un mot-clé