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Les cottages villeurbannais, ou lotissement communal Bel Air – Les Brosses

Le lotissement communal Bel Air-Les Brosses (aussi connu sous l’appellation de « cottages villeurbannais » ou encore « cottages sociaux »),  naît de la volonté du maire Lazare Goujon de s’attaquer à partir de 1929 à la crise du logement qui sévit alors à Villeurbanne. Ces « cottages » doivent permettre l’accession des ouvriers à la propriété d’une petite maison individuelle qu’ils ont eux-mêmes construite.

Une maison-type des cottages (4Fi47)
Vue aérienne du site des Brosses avec les premières constructions (4Fi48)
Les cottages en cours de construction (4Fi50)

Auteur(s) : Clément Bollenot, historien

Le concept

L’idée des « cottages sociaux » est théorisée après la Première guerre mondiale par Georgia Knap, un inventeur natif de Troyes marqué par les idées positivistes, le paternalisme et plusieurs courants utopiques. Ses « cottages » doivent permettre à des personnes aux revenus modestes d’accéder à la propriété d’un logement qu’ils construisent eux-mêmes pendant leur temps libre, épargnant ainsi les coûts de main d’œuvre. Les premières réalisations voient le jour en 1921, dans le quartier de Sainte-Savine à Troyes, puis à Orléans et à Nevers.

Pour Lazare Goujon, élu à Villeurbanne en 1924, les « cottages », « forme idéale de l’hygiène » selon Knap, peuvent apporter une réponse efficace au problème de la pénurie de logement, liée à l’arrivée massive de populations pauvres venues chercher du travail dans les usines de la ville, alors en pleine expansion. L’habitat ouvrier est encore bien souvent exigu, insalubre, tenant plus du bidonville que du logement véritable. Le maire propose à l’inventeur de présenter sa théorie aux Villeurbannais le 8 septembre 1929. « Rien jusqu’ici dans nos lois, dans nos institutions, ne permettait de penser que l’homme, vivant de son salaire dans la classe prolétaire pourrait un jour être maître du foyer familial, refuge auquel aspire tout travailleur honnête et économe », dit-il aux ouvriers nombreux venus l’écouter. Suite à cette conférence, près de 400 personnes se déclarent intéressées pour bénéficier du programme.

La procédure

Au lendemain de cette réunion publique, une délégation d’ouvriers envoyée à Orléans afin de juger de « la faisabilité du projet et prendre des conseils utiles aux futures réalisations », revient « émerveillée, avec la volonté d’engager les camarades villeurbannais dans la voie large et pleine d’espoir qui permettra à beaucoup d’entre eux de se sortir du taudis, de se relever de la misère par le travail et la solidarité »[1].

Lazare Goujon sollicite alors le soutien des industriels pour lancer ce programme « d’intérêt public », destiné à lutter contre l’insalubrité. Dans ce but, la Ville se porte acquéreur d’un terrain de 10 ha aux Brosses. Ce terrain, assez excentré, est ensuite divisé en parcelles de 250 à 300 m² (212 lots). En février 1930, se forme ainsi un « Comité de Patronage des Cottages Villeurbannais ». Parmi des centaines d’inscrits, « un premier classement est établi et 6 groupes de 18 à 20 cottagistes  sont constitués ». La municipalité, après étude des bulletins d’adhésions et des questionnaires (portant sur les revenus, la situation familiale, le nombre d’enfants à charge…) remis aux prétendants, sélectionne 269 Villeurbannais prioritaires par leur lieu de travail ou de résidence. Certains ne donnent pas suite car la loi Loucheur (loi sur l’aménagement des lotissements)[2] exige une avance de 2000 à 4000 francs pour être retenu. Les « cottages » de Bel-Air s’adressent donc à des ouvriers ayant déjà quelques économies.

Les groupes se forment par affinités ou corps de métier et désignent un président. Le 5 mai 1930, ceux-ci procèdent au tirage au sort de leur tour de construction ainsi que de leurs parcelles. Les groupes constitués en sociétés civiles adoptent des règles strictes. Ils confèrent beaucoup d’autorité au président ainsi qu’au chef de chantier (un maçon), qui veille à faire respecter les conditions de travail et les heures de présence de chacun sur le chantier. Sous le regard attentif du comité de patronage.

Le financement

En produisant eux-mêmes leurs maisons, les cottagistes économisent plus de 30% du prix de leur bien, ne payant en effet que le terrain et les matériaux. Ils se retrouvent donc propriétaires d’une petite maison individuelle d’une valeur de 50 000 francs environ en n’en déboursant que 30 000. Ils remboursent ensuite sur 15 ou 20 ans à hauteur de 900 à 1500 francs par an, « ce qui ne dépasse pas la somme d’un loyer » selon Lazare Goujon.

La municipalité assure le montage financier de l’opération. Elle réussit à obtenir des avances d’intérêt auprès de la Société lyonnaise de Crédit immobilier. En 1931, aidée par un groupe d’industriels locaux, elle suscite la création de la Société de Crédit immobilier villeurbannaise. Elle obtient également que les maisons construites bénéficient des avantages consentis en matière de HBM (subventions, dispense d’apport personnel, exonérations…)[3].

Après avoir versé une première avance, les ouvriers sollicitent des prêts auprès des Comités de Patronage qui soutiennent ainsi le rythme d’exécution des travaux. Réunis en associations syndicales d’une quinzaine de membres afin de bénéficier des prêts avantageux permis par la loi Loucheur, les ouvriers mutualisent ainsi leurs moyens financiers pour l’achat des matériaux nécessaires à la construction. Outre l’aide financière, le Comité apporte son expertise administrative et technique, déchargeant ainsi les ouvriers d’une part de travail.

La réalisation

Les ouvriers retenus bâtissent leurs maisons pendant leur temps libre : les week-ends, les jours chômés, le soir. Certains y perdent leur santé, mais le rythme de construction reste rapide. Pour diminuer les coûts de revient, les maisons sont jumelées. Deux types de constructions sont retenues qui « tout en offrant le maximum de confort, restaient d’une simplicité de lignes telle que la construction en était facilement réalisable, même par des profanes du bâtiment »[4]. Sur les plans de l’architecte villeurbannais Auguste Hamm, le premier modèle comporte quatre pièces dont deux en étage et une alvéole en guise de cuisine. L’autre compte trois pièces au rez-de-chaussée avec possibilité d’aménager facilement un étage par la suite.

Le 14 mai, avec l’aide d’une notice, « Procédés de construction de bâtiments avec éléments standards », les cottagistes se mettent au travail. Le gros du matériel, comme les bétonnières, est mis en commun. Trois semaines plus tard, la première maison sort de terre. L’émulation entre les groupes permet à plusieurs maisons de voir le jour rapidement.

Au printemps 1931, les premières familles prennent possession des maisons. Entre 1930 et 1934, ce sont 38 maisons jumelées qui sont ainsi bâties aux Brosses.

Selon Marc Bonneville[5], « il n’est pas exagéré de dire que cet essai fut porté à bout de bras par la municipalité qui voulut en faire une expérience novatrice et exemplaire. […] La volonté du maire et son imagination tentaient de suppléer la carence de l’État. Devant l’adversité des années 1931-1933 qui ralentit l’essor des expériences, la municipalité ne put remplir le lotissement des Brosses puisque 75 cottages furent achevés. Il fallut faire appel à l’Office départemental de HBM pour poursuivre le lotissement ».

La dénomination des voies du lotissement

La dénomination des voies nouvelles du lotissement, par délibération du conseil municipal du 26 août 1932, témoigne des idéaux pacifistes de la municipalité socialiste : elle attribue « les noms de quelques grands Européens qui, morts à la tâche de la Paix, se sont particulièrement dévoués pour assurer au monde un statut dont fut banni à jamais le spectre de la guerre. Ainsi leur noble idéal marquera sa place au sein de cette cité ouvrière où leurs noms, évoqués par la masse des travailleurs, rappellera leur haine de l’inutile tuerie, leur amour universel des hommes, leur espoir de fraternité mondiale ». Ainsi, la place de la Paix, les rues Gustave-Stresemann, Séverine, Blasco-Ibanez, rappellent des pacifistes ; les rues Caporal-Maupas, Henri-Legay ou allées Caporal-Morange et Louis-Pergaud font mémoire des victimes de la guerre, fusillés pour l’exemple ou victime de répression policière.

 




     

 


Notes

[1] « Cottages Villeurbannais : réunion du 3 janvier 1930 », Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, p.1029.

[2] Selon la loi Loucheur (13 juillet 1928), les particuliers pouvaient emprunter à taux réduit afin d’acheter un terrain et d’y faire construire une maison. Tout en laissant chaque propriétaire libre de choisir l’entrepreneur, le matériau et le plan de sa future maison, l’État mandatait un de ses architectes pour suivre et vérifier la qualité de sa construction.

[3] Bonneville (Marc), Croissance urbaine et changement social, le cas de Villeurbanne : thèse pour le doctorat d’état, 1981, p. 194

[4] Goujon (Lazare), Villeurbanne 1924-1934, 10 ans d’administration, A.T.L, 1934

[5] Bonneville (Marc), op. cit., p.195.


Bibliographie

Bonneville (Marc), Croissance urbaine et changement social, 1 : le cas de Villeurbanne dans l'agglomération lyonnaise. Thèse pour le doctorat d’état, 1981 (cote AMV : 2C2). 

Bonneville (Marc), Croissance urbaine et changement social, 2 : le cas de Villeurbanne dans l'agglomération lyonnaise. Thèse pour le doctorat d’état, 1981 (cote AMV : 2C2). 


Sources

Archives municipales de Villeurbanne :

1O94 : plans (1929-1931). Création des voies nouvelles du lotissement : plans et délibérations (1929-1930), aliénation, échanges de terrains communal (1932-1968).

1O96 : dossiers préparatoires du projet de lotissement installé aux Brosses, plans (1930), actes de vente des terrains communaux aux cottagistes, délibérations, plans (1930-1932).

1O97-98 : autorisations de construction : demandes, plans, arrêtés d'autorisation (1930-1932).

1099 : présentation des Cottages, discours de Georgia Knap (1929), questionnaires et bulletins d’adhésion, liste des ouvriers sélectionnés, lettres de démission de cottagistes, liste des ouvriers.

Dossier-type des cottages et documents techniques : procédé de construction des maisons Hamm, Knap, Rateau ; plan général, liste des groupes.

1O100 : Comité de patronage : registres des procès-verbaux des réunions (1929-1935), statuts, déclaration d'association, composition.

1O101 : Dossier financier.- Bordereau des factures de chaque groupe ; état des recettes et dépenses et bilan (1930-1935). Apports aux cottagistes faits par le comité de patronage (1931-1938) : prise en charge des frais de notaire et des abonnements au service des Eaux. Honoraires de l'architecte Hamm (1932-1933). Crédit Immobilier Villeurbannais : création (1930-1931) ; Société Lyonnaise de Crédit Immobilier et Caisse d'Epargne : dossier.

Sources imprimées :

Goujon (Lazare), Villeurbanne 1924-1934, 10 ans d’administration, A.T.L., 1934.

« Le Cottage social : extraits de la conférence du docteur Georgia Knapp», Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, n° 42, octobre 1929, p. 935.

« Cottages Villeurbannais : réunion du 3 janvier 1930 », Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, p. 1029.

« Cottages Villeurbannais : résumé d’activités », Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, mai 1931, p. 1380-1381.

« Avis important aux Cottagistes », Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, n° 85, mai 1933, p. 1933.

 


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