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Découverte

 

Les populations - Le nouveau centre.

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Le nouveau centre urbain en construction. Photographie E.Poix, pour l'entreprise "L'Avenir", société coopérative de maçonnerie et travaux publics, AMV 4Fi389

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Les Gratte-Ciel : le nouveau centre-ville

Les photographies montrant la construction des immeubles de l’avenue Barbusse et de l’Hôtel de Ville permettent de préciser l’originalité du projet. Il est l’œuvre de la municipalité socialiste et en particulier de son maire, le Docteur Lazare Goujon, élu en 1924, puis réélu en 1929. Villeurbanne s’est bien agrandie. Les logements, mais aussi les équipements collectifs manquent. L’Hôtel de Ville édifié sur l’actuelle place Grandclément et inauguré en 1904 est devenu trop petit et excentré. Villeurbanne reste une juxtaposition de quartiers séparés les uns des autres par des terrains vagues ou des terres encore agricoles : Cusset, Maisons-Neuves, Charpennes, Croix-Luizet.

Imaginer un véritable centre en y implantant un nouvel Hôtel de Ville permettrait de fédérer, créer une ville au lieu de ce regroupement de quartiers. A la même période, des terrains sont libres dans le centre, convoités par des industriels. Les projets d’agrandissement de la Compagnie d’Application Mécanique, qui quitte Villeurbanne, permettent à la municipalité de récupérer un vaste quadrilatère de terrains libres entre la rue Anatole France, et la rue Germain (actuelle rue Louis Becker), jusqu’au cours Émile Zola.

Le projet est prêt en 1930. La construction du nouvel Hôtel de Ville est confiée à l’architecte Robert Giroud. Le beffroi, point haut, visible de tous, y compris de Lyon, domine la ville de ses 65 mètres. Le bâtiment est conçu selon un plan simple : au rez-de-chaussée tous les organismes publics nécessaires aux administrés : perception, commissariat de police, services techniques. Au premier étage, sont regroupés les services administratifs accessibles par de grands escaliers sur chacune des façades. Au second étage, la salle des mariages et les bureaux du maire et des adjoints, la salle du conseil et la bibliothèque. Élus et administrés doivent se rencontrer sans obstacle.

Le projet de Palais du Travail, au sud de la mairie et les immeubles de l’avenue Barbusse au nord, sont confiés à un autre architecte peu connu, Morice Leroux. Pour la municipalité socialiste, il s’agit de donner à la population ouvrière villeurbannaise des équipements sociaux et culturels. L’aile gauche du bâtiment abrite un dispensaire et un bureau d’hygiène, équipements excessivement importants pour améliorer l’état sanitaire d’une population ouvrière pour laquelle l’accès aux soins de santé n’est pas facile. Les préoccupations hygiénistes du docteur Lazare Goujon sont à noter. L’aile droite comprend des salles de réunions pour les sociétés mais aussi pour les syndicats.

La partie centrale est occupée pour la partie supérieure par une salle de spectacle qui peut contenir 1300 spectateurs. Au-dessous, dans l’entresol très haut, est prévue une brasserie-restaurant. Encore en-dessous, est édifiée une piscine. Cela montre l’importance que les socialistes pouvaient accorder à l’accès aux loisirs pour les classes populaires. Nous ne sommes pas loin de l’époque du Front Populaire et de la politique menée par ce gouvernement en faveur des loisirs populaires.

Les 1450 appartements du projet sont répartis en six blocs sur deux rangées le long de la place de la mairie, de l’avenue Barbusse et de la rue Michel Servet. L’architecture est audacieuse : des immeubles élevés, qui débutent au niveau du cours Émile Zola par deux grandes tours  de 19 étages (les gratte-ciels) constituent les portes d’entrée de la ville. Leur construction a été possible grâce à l’utilisation de techniques de construction utilisées pour les gratte-ciel édifiés aux États-Unis à la même époque : une ossature de métal et de béton armé habillée de murs de parpaing. Terrasses, aération, suppression des cours intérieures remplacées à l’arrière par des redans, les préoccupations hygiénistes sont prises en compte.

C’est surtout le confort dont disposent les appartements qui fait à l’époque leur originalité. Ils comportent entre 2 et 7 pièces, permettant aussi de loger des familles nombreuses. Les appartements les plus nombreux comportent 3 pièces. Les photographies qui nous montrent un modèle de cuisine et de salle de bains permettent d’apprécier l’avance de cette réalisation, à un moment où dans les villes, la plupart des logements ouvriers sont des taudis sans lumière, humides, sans eau à l’intérieur. Ici, on trouve salle de bains, évier avec eau chaude et eau froide, WC, mais aussi ascenseurs, branchement pour cuisinière électrique et la radio, chauffage central alimenté par une centrale thermique urbaine. Ceci est tout à fait exceptionnel.

Les rez-de-chaussée sont réservés à des implantations commerciales. Le témoignage de Monsieur Bettant, pâtissier, dont le père s’est installé aux Gratte-ciel dès l’inauguration en 1934, est très intéressant. Il insiste sur la difficulté des appartements et des commerces à trouver preneurs. Commerces et appartements restent vides. Les appartements, malgré des prix relativement modérés en fonction du confort et de la modernité des logements, restent chers pour une population ouvrière qui dispose de moyens limités. Les logements aux étages les plus élevés, encore plus chers, trouvent difficilement preneurs. Les baux commerciaux sont peu nombreux pour les mêmes raisons. Le style architectural, très moderne pour l’époque, surprend beaucoup. Avant la guerre, de nombreux Juifs qui fuient l’Allemagne et ses persécutions, s’y installent et donnent vie au quartier.

Il faut d’ailleurs ajouter que la renommée de ce nouveau centre de Villeurbanne est plus forte à l’étranger que sur place. Des revues d’architecture et d’urbanisme en Allemagne ou au Japon consacrent des articles à la construction du quartier. Le style rappelle celui des gratte-ciel américains des années 30 : l’Empire State Building new-yorkais a été inauguré en 1931.

Pourtant, à Villeurbanne, la réalisation de cet ensemble est vécue comme un semi-échec : la société mixte par laquelle la municipalité s’était associée à des entreprises privées, connaît des difficultés financières avec la crise économique, le docteur Lazare Goujon n’est pas réélu en 1934 et les parties non exécutées du projet, comme la construction d’un stadium ou tout simplement l’achèvement de la bordure est de l’actuelle place Lazare Goujon, ne verront pas le jour.