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La déclaration de guerre

Témoignage d'Anna Doussot

Anna Doussot est âgée lorsqu’elle rassemble ses souvenirs sur la première guerre mondiale. Elle dit avoir 5 ans en 1914 au moment où la guerre est déclarée et donc 8 ans lorsqu’elle s’achève. Les souvenirs personnels qu’elle peut avoir conservés de l’évènement ne peuvent qu’être fugaces et limités. Elle rapporte aussi ce qu’on lui a raconté dans sa famille sur l’événement. Ce témoignage nous renseigne aussi sur les conséquences de la guerre dans une famille villeurbannaise. Une réflexion peut s’engager avec les élèves sur le thème des récits de mémoire et de leur nature avec les limites de ce type de source.

D’abord, contrairement à une légende liée à la diffusion de documents de propagande dont on peut trouver des reproductions dans quelques manuels d’histoire un peu anciens, les Français ne sont pas partis « la fleur au fusil » pour défendre la « Patrie » contre les « Boches qui nous avaient pris l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1870 ».

Effectivement, dans cette France paysanne, l’annonce de la déclaration de guerre et de la mobilisation générale, au début du mois d’août 1914, ne suscite que résignation et tristesse.

Le 1er août 1914, à 16 heures, dans tous les villages  de France, les cloches sonnent le tocsin, prévenant de la mobilisation. Quitter la ferme au moment où va commencer la moisson, même si on pense que la guerre ne va pas durer, ne va pas de soi. Les femmes et les hommes les plus âgés, ou les non valides, comme le père d’Anna, vont devoir assurer les travaux des champs et de façon générale, faire tourner l’économie du pays.

Cependant, peu d’hommes se dérobent et la plupart accomplissent leur devoir de soldats. La pression sociale est très forte et ne pas être mobilisé est suspect : les « planqués » sont facilement dénoncés. Ce que décrit Anna, dans un deuxième extrait de son témoignage, sur la façon dont son père, non mobilisé pour raison de santé, a vécu la guerre est intéressant à noter.

Pendant toute la durée de la guerre, 8 millions d’hommes, âgés de 21 à 50 ans ont été mobilisés dans toute la France, auxquels il faut ajouter les troupes coloniales.

Les exemptés sont rares : ouvriers travaillant dans le secteur de l’armement, policiers, fonctionnaires indispensables pour la défense passive. Ainsi, la France rurale paie un tribut beaucoup plus fort que la France des villes surtout en chiffres absolus. L’histoire de la famille d’Anna peut permettre de faire comprendre à des élèves de cycle 3 combien cette guerre a été meurtrière et a réduit les familles : trois frères du côté de sa mère dont un des suites de guerre, un du côté de son père revenu invalide. Les noms inscrits sur les monuments aux morts permettent d’aller plus loin et de comprendre l’importance de cette saignée démographique qui déséquilibre dans l’entre-deux-guerres, les pyramides des âges française et européenne.

Le choc démographique, social et psychologique qu’a été cette guerre pour la France est bien visible dans ce texte.

Ce témoignage, en dehors du contexte de la guerre proprement dite, peut aussi permettre de montrer aux élèves les liens qu’entretient, au début du xxe siècle, la population villeurbannaise avec le monde rural. La petite Anna peut effectuer un séjour chez ses grands-parents qui vivent à la campagne. Ce qui signifie que les parents d’Anna sont la première génération d’urbains dans leurs familles. Ils ont dû quitter le village pour venir à la ville chercher du travail.

 

En cet été 1914

Je ne me souviens plus de la raison qui fait qu'au lieu d'être à Villeurbanne, rue du 4 août. Je me trouve chez ma grand-mère paternelle. Mon Dieu ! Que je l'aime cette grand-mère.

Donc, je suis à la campagne, la vraie campagne, au milieu des champs et des bois - mes souvenirs sont flous. J'ai 5 ans - mais il s'est passé en moi quelque chose d'inoubliable.

Nous étions au village, avec les autres enfants du pays, tout à coup les cloches se mirent à sonner, à grande volée, nous étions trop enfants pour savoir qu'en ce jour elles remplaçaient le tocsin.

Je ne sais plus qui nous a dit : « Rentrez chez vous et annoncez à toutes les personnes que vous rencontrerez et, dans toutes les maisons : la guerre est déclarée »

Songez, nous étions chargés d'une mission officielle, les cloches sonnaient. C'était la gaieté.

Nous sommes partis en nous tenant par la main, en sautillant et en chantant : « La guerre est déclarée, la guerre est déclarée ».

Cela a duré jusqu'à ce que nous entrions dans la première ferme.

Là nous avons annoncé la fameuse nouvelle, mais quelle ne fut pas notre surprise. La maîtresse de maison se mit à pleurer. Notre nouvelle n'apportait pas la joie, mais une immense tristesse qui m'envahit jusqu'au plus profond de moi. Finis les chants - je crois bien que je n'ai plus chanté de bon cœur jusqu'au jour béni du 11 novembre 1918.

Pour cette femme - fermière - dont les deux fils et le mari étaient mobilisables, au plein milieu de l'été, c'était en plus du sentiment familial déchirant, le : « Que vais-je faire ? »

Ce qui s’est passé ensuite, je ne m'en souviens plus. Je crois que j'avais reçu un véritable choc. Les visages se sont rembrunis et beaucoup se sont couverts de larmes, surtout chez les femmes. Les hommes étaient plus patriotes courageux, et surtout que la guerre ne durerait pas. Hélas !

Témoignage d'Anna Doussot, extrait de "Quand les Villeurbannais racontent leur ville" n°11 : "1934-1994 - Les Gratte-ciel ont soixante ans", mai 1994.