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Les baraques, premiers bidonvilles de Villeurbanne (1920-1940)

Villeurbanne a vu apparaître les premiers bidonvilles sur son territoire au début des années 1920, dans un contexte de grave crise du logement populaire. Le terme « bidonville » n’existant pas, à cette époque, on parle alors de « campement » ou de zone de « baraques ».

une baraque à Villeurbanne, rue René : don G. Travin
plan cadastral (années 1930) : 286 cours Emile Zola et 175 rue du 4 août (6Fi 1070)
 baraques situées, en 1933,175 rue du 4 août, devant les HBM Pierre-Cacard (ph. Sylvestre 4Fi589)
habitat précaire rue de France à proximité de l'usine Ballaz (ph. Sylvestre 4Fi517)

Auteur(s) : Jean-Luc de Ochandiano, historien

L’apparition des baraques au début des années 1920

Dès la période de la 1ère guerre mondiale, la population villeurbannaise est confrontée à une importante crise du logement. En effet, presqu’aucune construction ne voit le jour pendant le conflit alors que la population s’est accrue du fait des besoins de main d’œuvre liés à l’industrie de guerre. Pendant l’entre-deux-guerres, une forte augmentation de la population ouvrière aggrave la situation, le nombre d’habitants de Villeurbanne passant de 56 110 en 1921, à 82 038, dix ans plus tard.

C’est dans ce contexte qu'apparaissent les baraques à Villeurbanne, au début des années 1920. En décembre 1923, le Bureau d’hygiène de la ville fait un rapport pour alerter les autorités : plusieurs dizaines de baraques sont apparues sur différents points de la commune. Il s’agit, pour la plupart, d’anciens stands en bois de la Foire de Lyon que la Société de la Foire revend à bas prix comme logement et que leurs nouveaux propriétaires installent, en quelques heures, sur des terrains occupés la plupart du temps sans autorisation, à l'exemple du chemin des Buers[1], où une famille de neuf personnes occupe l’unique pièce d’une baraque de foire. Mais, dans d’autres cas, les habitations sont construites « mi en planches, mi en chiffons ou en vieilles boites de conserves », comme la baraque installée rue des Belles-femmes (actuelle rue Hippolyte-Kahn), qui « sert de logement à une famille de douze enfants, la mère enceinte, le père et le grand-père » et où quatre cas de diphtérie se sont déclarés à la fin de l’année 1923[2]. Ces habitations misérables, qui offrent une protection dérisoire contre le froid, n’ont ni eau ni électricité, ne disposent pas de fosse d’aisance permettant d’éviter de contaminer le sol et hébergent quelques fois, en plus de leurs nombreux locataires, des animaux au sein même des logements (poules, chèvres, lapins).

Les étrangers, premières victimes du mal-logement

Dans un premier temps, le Bureau d’hygiène signale l’existence de constructions isolées et des familles françaises occupent certaines baraques, comme dans les deux cas cités précédemment. Mais ce sont surtout des étrangers, souvent arrivés de fraîche date, qui trouvent un refuge précaire dans ce type d’habitations qui, à Villeurbanne, hébergent tout de même environ 500 personnes en 1924. Toute l’agglomération est d’ailleurs touchée par le phénomène et, dès 1925, le Préfet du Rhône fait le constat suivant :

 « Les nombreux étrangers attirés dans cette ville [Lyon] et dans les communes industrielles de l’agglomération lyonnaise par le développement des diverses branches de l’industrie se sont trouvées dans l’impossibilité matérielle de se loger. Dans le voisinage des usines, tous les locaux disponibles ont été utilisés en vue du logement : hangars et entrepôts ont été transformés en dortoirs. Ce sont surtout les travailleurs nord-africains qui sont devenus les locataires de ces nouveaux logements […]. Les Italiens et les Espagnols ont tout d’abord loué ou sous-loué un petit appartement suffisant pour loger les premiers occupants. Mais petit à petit, ils ont reçu leurs compatriotes, parents ou amis, venus après eux et le logement s’est trouvé surpeuplé. Dans la banlieue industrielle et sur des terrains vagues ou précédemment livrés à la culture, il a été édifié des baraques soit en bois, soit en matériaux de démolition. Ces constructions n’ont été accompagnées d’aucun des travaux indispensables pour assurer l’hygiène des maisons d’habitation : canalisations pour l’adduction d’eau potable, évacuation des eaux ménagères, fosses d’aisances »[3]

Le peuplement espagnol des baraques de Villeurbanne

Le phénomène se vérifie à Villeurbanne où quelques regroupements de baraques commencent à apparaître. En septembre 1923, par exemple, des membres de la Coopérative d’habitations à bon marché "Jardins et Foyers" protestent contre « l’établissement, près du Chemin des Buers et dans la rue du Champ de l’Orme, en bordure immédiate de nos lotissements, de logements en bois et en tôle, qui n’ont ni fosse ni WC. Les personnes qui vont habiter ces logements sont des Espagnols en grande partie, au moment où on signale de tous côtés que ces étrangers amènent avec eux nombre de maladies jusqu’alors inconnues en France. Il est nécessaire et urgent que pareille façon de construire soit interdite, car même si la crise du logement reste le problème de demain, il ne peut être permis à tout un afflux d’étrangers de venir empoisonner la Commune, et lui occasionner des frais d’Assistance médicale supplémentaire »[4]. Peurs du bidonville et de l’étranger sont, dès cette époque, intimement liées.

Villeurbanne voit s’accroître rapidement le nombre des Espagnols, arrivés vers 1916 pour nourrir l’industrie de guerre, jusqu’à atteindre environ 3 500 personnes en 1926. Population nouvelle dans la ville, reléguée dans les zones les moins urbanisées et les plus industrielles, elle peine à trouver un logement. C’est elle, surtout, qui va alimenter les zones de baraques à Villeurbanne pendant l’entre-deux-guerres, contrairement à Lyon où les Italiens prédominent dans ce type de constructions de fortune.

La situation du mal-logement est exploitée, à cette époque, par certaines entreprises, telle la Société Rolland, installée à Paris, qui fabrique des maisons en bois qu’elle commence à commercialiser dans la région, après avoir ouvert une succursale à Lyon, avenue Félix-Faure. Quelques habitations de ce type ont été installées à Villeurbanne, dans les années 1920, mais les moyens financiers des habitants des baraques ne leur permettent que rarement d’accéder aux maisons Rolland. Si le règlement municipal de 1930 rend possible la « construction de maisons en bois » à Villeurbanne, il impose, en contrepartie, des normes d’hygiène et de sécurité minimales, qui se révèlent finalement trop coûteuses pour ces familles.

Durant cette période, les zones de baraques continuent donc à se développer sur le territoire villeurbannais. En octobre 1928, par exemple, le journal Travail dénonce les conditions d’existence des habitants d’un « groupe de baraques en bois, situé au n° 226, cours Émile-Zola. Ces bicoques en planches mal jointes, pourries en maints endroits, sont en contre-bas de la chaussée. Lorsqu’il pleut, les lieux se transforment en un véritable lac. L’humidité pénètre dans le bois et atteint les meubles […]. Pas de gaz, ni d’eau, ni non plus d’électricité. On se demande comment aucun sinistre ne s’est encore déclaré, quand on voit ces pauvres gens s’éclairer avec une lampe à pétrole. Une simple allumette suffirait pour déclencher l’irréparable »[5]. Situé à l’angle de la rue de France, le campement est né quelques années plus tôt quand son propriétaire, un nommé Cuzin, divise son terrain en une dizaine de lots qu’il loue à des familles, sans avoir effectué le moindre aménagement pour assurer l’hygiène du lieu. Lors du recensement de 1931, on comptabilise, à cette adresse, une vingtaine de familles : l’une d’elles est arménienne mais toutes les autres sont espagnoles.

Le développement des baraques pendant la crise des années 1930

La municipalité de Villeurbanne a tenté de favoriser l’urbanisation de la ville pour lutter contre le mal-logement. Entre 1915 et 1939, 13 000 logements ont vu le jour dans cette commune, soit plus du tiers des constructions de l’agglomération lyonnaise, grâce à la reconversion de terres agricoles en terrains à lotir, et à la construction de HBM (Habitations à Bon Marché)[6]. Mais, l’arrivée de la crise économique a aggravé la situation des plus démunis et favorisé le développement de zones de baraques. En 1936, on en trouve une au 281, cours Émile Zola qui regroupe 125 Espagnols, neuf Français, deux Italiens et un Russe. À quelques dizaines de mètres de ce campement, sur le trottoir d’en face, une parcelle appartenant à un certain Burton est localisée au 286, cours Emile Zola. Elle forme une bande de terrain presque continue avec celle, appartenant au même propriétaire, située au 175, rue du 4 août. Au cours des années 1930, ces deux espaces commencent à se peupler de baraques en bois, le long des HBM qui sont en construction rue Pierre Cacard. Là encore, les locataires sont presque tous espagnols, comme nombre d’habitants des rues environnantes. Originaires de Cuevas, Lorca, Mazarón ou Murcia, des communes distantes tout au plus de quelques dizaines de kilomètres, ils tentent de lutter contre la misère en se regroupant sur ces terrains en friche. Quelques petits commerçants espagnols y ouvrent d’ailleurs boutiques, tel l’épicier Anastasio Roca, né à Carthagène, qui offre certainement des produits « du pays » à ses compatriotes[7]. Cette  zone  deviendra, d’ailleurs, après-guerre, le bidonville le plus peuplé de Villeurbanne, les Espagnols étant peu à peu remplacés par des Portugais et, surtout, des Algériens.

D’autres campements sont situés plus au nord, tel celui situé 119, chemin de Château-Gaillard où, le long d’une impasse, un petit quartier espagnol mêle une majorité de baraques faites de planches et de carton bitumé et quelques bicoques modestes. Le résistant et déporté Michel Fernandez se souvient avoir passé son enfance dans « une vieille baraque où l’on voit le jour à travers les planches. Là, il n’y a aucune circulation, nous sommes entourés de champs, de jardins, et de plantations industrielles de roses et de lilas »[8].

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le phénomène des baraques, surtout localisé à la périphérie de la ville, est resté, somme toute, limité à quelques groupements de taille modestes. Sans doute faut-il y voir l’action de la municipalité qui a pu éviter la constitution de véritables quartiers de baraques comme celui qu’a connu Lyon, à Gerland, autour de l’avenue Debourg, et qui regroupait, en 1936, environ 450 constructions peuplées majoritairement d’Italiens et d’Espagnols[9]. Il n’en sera plus ainsi à partir des années 1950 qui verront l’apparition de bidonvilles de grande taille sur le territoire villeurbannais.




Notes

[1] Actuelle rue du 8 mai 1945

[2] ADR, 5M126. Dossier « Baraques en bois de Villeurbanne », 1924-1928. Rapport du Bureau d’hygiène de Villeurbanne, 10/12/1923.

[3] Ibid., Note de la préfecture du Rhône sur « les conditions matérielles d’existence des travailleurs étrangers ».

[4] Ibid., Président de la Coopérative à la directrice du Bureau d’hygiène de Villeurbanne, 19/09/1923.

[5] « Un groupe de vieilles baraques », Travail, 20/10/1928.

[6] Jean-Luc Pinol, Les mobilités de la grande ville : Lyon, fin XIXe-début XXe, Paris, PFNSP, 1991, p. 34-35.

[7] ADR, 6 UP1 3744, Registre du commerce de Lyon, 1929.

[8] Michel Fernandez, Des années buissonnières (1942-1945), Lyon, BGA Permezel, 2000, p. 14.

[9] Vincent Lemire et Stéphanie Samson, Baraques, Lyon, ENS éd., 2003, 94 p. ; Jean-Luc de Ochandiano, Lyon à l’italienne, Lyon, Lieux Dits, 2e éd., 2016, p. 146-158.


Bibliographie

Belmont (Alain), « Les chalets de misère », Viva magazine, n°276, juin 2014.

Fernandez (Michel), Des années buissonnières (1942-1945), Lyon : BGA Permezel, 2000, 105 p.

Lemire (Vincent), Samson (Stéphanie), Baraques, Lyon, ENS éd., 2003, 94 p.

De Ochandiano (Jean-Luc), Lyon à l’italienne, Lyon, Lieux Dits, 2013 (2e éd. 2016), 272 p.

De Ochandiano (Jean-Luc), « Les baraques (1920-1940) : premiers bidonvilles à Villeurbanne », Viva magazine, n°303, mars 2017.

Pinol (Jean-Luc), Les mobilités de la grande ville : Lyon, fin XIXe-début XXe, Paris, PFNSP, 1991, 431 p.


Sources

Archives municipales de Villeurbanne

5J1 : Règlement général sur la voirie municipale (1889), règlement sanitaire (1904) ; règlementation des marchés (1926),vente sur la voie publique (1926), règlement de l'extraction et du transport des vidanges, fumiers et immondices de la ville (1928), interdiction de produire des fumées, suies, poussières, gaz toxiques ou corrosifs : arrêté du maire (1929); règlement de la construction des maisons en bois (1930), fabrication et vente sur la voie publique de glaces d'alimentation (1933), observations au sujet du projet de règlement municipal d'hygiène (1938).

5J130 : casiers sanitaires, rue de France (1920-1943).

5J245 : casiers sanitaires, cours Émile-Zola, n°281-315 (1924-1944).

5J290 : casiers sanitaires, rue du-4-août, n°153-197 (1921-1935).

1F16-21 : recensements de Villeurbanne, 1926, 1931, 1936.

6Fi1070 : plan cadastral de Villeurbanne, années 1920-1930.

 Archives départementales du Rhône

5 M 126 : dossier « Baraques en bois de Villeurbanne », 1924-1928.

 

articles de presse ancienne

 « Un groupe de vieilles baraques », Travail, 20/10/1928.

 « Réglementation de la construction de la maison en bois », Bulletin Municipal Officiel de la ville de Villeurbanne, n°50, juin 1930, p. 1099.

 

 


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